samedi 26 février 2022

Han Shan (3)

 

Cheveux en bataille et le rire aux dents, Han Shan, consultant un rouleau laissé en blanc, et son grand ami Shi-de (ou Shih-té), représenté au balai de paille, moine préposé aux cuisines d’un monastère, constituent un thème classique du bouddhisme zen et un motif traditionnel de l’iconographie nippone. 


[ Mendiant chaque jour sa nourriture selon la stricte règle monacale et pratiquant assidûment la méditation assise ou zazen, Ryōkan (1758-1831), de la période Edo, poète et calligraphe japonais, avait élu Han shan comme modèle. ]


Cette historiette qui m’enchante, tirée de sa légende, proche de l’esprit des kôan zen : suspension du sens… 


Shide balayait la cour du monastère lorsque le supérieur, qui passait par là, lui demanda brusquement :

— Quel est votre vrai nom ? Où vivez-vous ?

En réponse à cette question, Shide jeta son balai et croisa les bras sans rien dire.

Lorsque le supérieur lui posa à nouveau la question, Shide reprit son balai et recommença à balayer. 

Ayant assisté à cette scène, Han Shan se frappa la poitrine et prononça plusieurs fois : 

— Merveilleux ! Merveilleux !

Shide lui demanda : 

— Pourquoi dis-tu cela ?

Et Han Shan répondit :

— Lorsqu’un homme meurt dans la maison de l’Est, les voisins qui sont à l’Ouest montrent leur sympathie en poussant des gémissements 

Alors les deux amis éclatèrent de rire, dansèrent et crièrent *.

 


 

mercredi 23 février 2022

homme-sandwich


 Le plus sidérant dans la fresque de Goya qu’on intitule Saturne dévorant l’un de ses fils (circa 1821), l’une des « peintures noires » du Goya septuagénaire qui recouvra les murs de sa maison de Madrid — l’une aussi des œuvres les plus hallucinées de toute l’histoire de l’art, une scène de cannibalisme aux limites du supportable : un père dévorant son fils pour empêcher celui-ci de lui succéder —, outre les yeux hors de la tête (une exorbitation), est la manière dont le Titan Kronos, dieu du Temps, tient son fils — sanguinolent, déjà étêté et démembré — bien serré entre ses mains crispées pour le porter à sa bouche (un trou noir) afin de le déchiqueter, comme on le ferait d’un bon gros sandwich baguette.


jeudi 17 février 2022

Han Shan (2)

Si ma vie durant je me cache dans Montagne-Froide
Vivant de plantes, de baies : Quoi de mal à ça ?
Suis ton karma mon vieux jusqu’au bout
Jour, mois, filent comme ruisseaux
Temps, étincelles de deux silex frottés
Je regarde devant moi j’abandonne le monde à son agitation
Trop heureux croyez-moi d’être assis là
Parmi les falaises*.


On ne représente jamais autrement Han Shan qu’au plus près des nuages, on le dit « mangeur de brumes ».

Han Shan, que les bouddhistes zen et les taoïstes ont souhaité, chacun, annexer, introduire dans leur panthéon, ne fut pourtant d’aucun clan : il était seulement Hanshan.

De Han Shan, on dit qu’il était « fou de liberté », sage et sauvage — sa(uva)ge.

Han Shan ne se rasait pas les cheveux, ne mangeait aucune viande, s’adonnait à des exercices de respiration et connaissait les plantes médicinales.

Jack Kerouac (puis les beatniks, puis les hippies, puis les Beatles, qui l’évoquèrent dans la chanson « The Fool on the Hill ») rendit hommage au poète de Montagne-Froide. Les Clochards célestes (titre original : The Dharma Bums, 1958) sont dédicacés à Han Shan, où celui-ci est d’ailleurs longuement cité, et évoqué.


* trad. Martin Melkonian, d'après la traduction du chinois en anglais de Gary Snyder


jeudi 10 février 2022

3 x rien

 
 
Carton, 1985
 

 1970



2022
 

 6 Pieds sous terre, 2015


vendredi 4 février 2022

Han Shan (1)

 

Han Shan s’il exista naquit en Chine, au VIIe siècle, lors de la dynastie Tang (618-907).

Li Bai (ou Li Po), « le poète de l’ivresse », Du Fu (parfois Tou Fou), Han Shan : trois grands poètes de la dynastie Tang (VIIe-IXe s.), un peu moins de trois siècles dont les anthologies ont conservé quelque quarante-huit mille neuf cents poèmes de plus de deux mille auteurs.

Han Shan, vers sa trentième année, quitta une existence relativement confortable menée à la campagne, sa femme et un fils.

Han Shan, le poète chinois qui se retira sur un lieu nommé « Montagne-Froide », en prit le nom : Hanshan, comme l’on dirait Monfroid.

Han shan, Han-shan, Hanshan, Han Shan, Han-Shan, selon les transcriptions ; donc Han, pour « froid(e) », et Shan, pour « Mont(agne) ».

Hanshan, « le poète ermite » (comme il existe « le poète boxeur », « le poète sans œuvre »…), est qualifié systématiquement en français par ces deux adjectifs : « hilare et débraillé ». — « Excentrique » revient aussi souvent.

Hanshan laissa quelque trois cent vingt poèmes — ses « œuvres complètes » —, la plupart des huitains « rimés » (approximations), qu’il avait écrits sur des écorces d’arbre, des bambous, des rochers ou sur les murs de quelques bâtisses, que, selon la tradition, le préfet Lu-ch’iu Yin — porteur de l’insigne du Poisson dans un étui rouge, don de l’empereur —, ayant demandé à un moine de les recopier, collecta et introduisit par une préface. 

 


 

dimanche 30 janvier 2022

Indexographie

 

Comme tombent de la lune des pierres dites « de rêverie », j’ai reçu de la part de Pierre Cohen-Hadria deux imposants fichiers texte.

Pierre Cohen-Hadria — parmi de nombreuses autres activités — est l’inlassable animateur journalier du blogue Pendant le week-end.

Ces fichiers étaient précédés d’une introduction, ou prologue :

Pour un « Traité d’onomastique amusante » au carré

Lorsque j’ai eu en main le C’est du propre de Jacques Barbaut (j’en avais déjà lu un petit extrait il me semble des pages « action ! »  sur barbOtages — pour le titre, il me semble aussi — je ne sais plus trop), j’ai pensé, après en avoir lu quelques pages, que j’aurais bien aimé trouver, par exemple, si on avait quelque chose sur Boris Vian (et oui) ou sur Georges Brassens (mais non), je me disais : mais comment m’y retrouver ? En réalité dans le sous-titre, c’est le « amusante * » que je préfère (mais j’aime beaucoup « onomastique »). Et puis ensuite, comme j’aime assez lire, j’ai expérimenté cette manière-ci de pratiquer ce passe-temps : prendre des notes, les penser et les classer. Et je m’y suis mis.

Les index.
Il ne s’agit que d’une façon de lire.


[…]

Dit autrement, Piero CH s’était mis en tête d’établir, en deux fichiers séparés, un « index des noms propres cités dans C’est du propreTraité d’onomastique amusante ».

Lesdits fichiers recensent quelque mille huit cent cinquante entrées ; le premier — qu’il consacre à ce qu’il appelle le « paratexte », les « seuils » chers à Genette, accueillant aussi les entrées et les sources —, commence avec Abraracourcix (207) et se clôt avec Zweig Stefan 34 (soit quelque 550 entrées) ; le second, général, bon-allant d’Abélard 167 à Zulica 195 (1 300 entrées).

J’avais bien de mon côté envisagé l’établissement d’une telle liste in fine, puis y avais renoncé pour cause de difficultés me paraissant insolubles. Ce « carré » représente dès lors un « miroir » à CdP (ou Toa) assez vertigineux, déformant, mise en ordre alphabétique non exempte çà et là de quelques fantaisies ou facéties.

* Piero, pour le qualificatif « amusante », il s’agit d’une réminiscence des boîtes de « chimie amusante » de l’enfance : des « expériences », des poudres, des liquides, de la fumée, des odeurs et des couleurs.

Ces index, vous pouvez désormais les consulter :

ici >   (paratexte)


&

là >   (général)
 


(photos PCH)


vendredi 28 janvier 2022

2/50

 

 
50 livres que je n’ai pas achetés

jean-christophe napias

l’éditeur singulier, à paris, 2021
52 p. (non paginé), 7€50

lundi 24 janvier 2022

en clair

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro

jeudi 20 janvier 2022

Michelle Grangaud

 11 octobre 1941-15 janvier 2022

 
11 octobre 
 
    * Le Bureau central de Recherches surréalistes ouvre ce jour à Paris, 15, rue de Grenelle, avec Francis Gérard pour secrétaire général.
    * Dans le salon vert de l’appartement de Lamb House, Henry James dicte la préface de The Tragic Muse à Miss Bosanquet, sa nouvelle secrétaire qui tape à la machine. 
    * Molière et les comédiens de la troupe, arrivant sur leur lieu de travail, le théâtre du Petit-Bourbon, constatent avec stupeur que des ouvriers sont occupés à le démolir, sur ordre du surintendant des Bâtiments.

15 janvier
 
    * Une fraction des surréalistes, dont notamment Leiris, Desnos, Prévert et Queneau, publient Un cadavre, qui est une protestation contre l’autoritarisme de Breton.
    * Balzac peut voir à Angers son propre buste que le peintre et sculpteur David a terminé.
   * Gertrude Stein et Alice B. Toklas s’installent dans leur nouvel appartement, 5, rue Christine. Gertrude commence à écrire un petit  livre sur Picasso.

Michelle Grangaud

Calendrier des poètes

P.O.L, 192 p., 2001


lundi 17 janvier 2022

un artiste visionnaire

Markus Schinwald

 (1972, Salzbourg, Autriche -   ) 

 

 
 Carlotta (2005)

Adam (2009)
 
Grita (2010)

 
Mel (2012)

vendredi 14 janvier 2022

dans l’œuf

 

 


 

— Ne reste pas là à jacasser toute seule, dit le Gros Coco* en la regardant pour la première fois, mais apprends-moi ton nom et ce que tu viens faire ici.
— Mon nom est Alice, mais…
— En voilà un nom stupide ! déclara le Gros Coco* d’un ton impatienté. Que veut-il dire ?
— Est-ce qu’il faut vraiment qu’un nom veuille dire quelque chose ? demanda Alice d’un ton de doute.
— Naturellement, répondit le Gros Coco* avec un rire bref. Mon nom, à moi, veut dire quelque chose ; il indique la forme que j’ai, et c’est une très belle forme, d’ailleurs. Mais toi, avec un nom comme le tien, tu pourrais avoir presque n’importe quelle forme.


Lewis Carroll
(Charles Lutwidge Dodgson)
De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva
(trad. Jacques Papy)


———————————
* Humpty Dumpty dans l’original. (Dodu-Mafflu pour Antonin Artaud.)

 

C’est du propre, p. 35 — Nous, 2020, 208 p., 20 euros.




 

samedi 8 janvier 2022

fin-de-siècle


Elle [Clarisse] sourit et, affectant pour la dame une parfaite indifférence, fut se placer à son tour devant la barre d’appui. L’infirmière lui retira son peignoir ; et, presque aussitôt, le docteur ayant crié : « Voilà ! » elle sentit à sa nuque l’écrasement du jet tiède ; il la remplit de douceur, l’enveloppa d’une caresse insinuante. Les forces de l’eau la pénétraient. Le docteur changea de lance, et les jets de plus en plus froids lui arrivèrent, pesants, drus, brusques. Elle subissait l’assaut d’une force, se ruant, s’étalant sur elle, se prolongeant par toutes les courbes du corps… Clarisse s’amusa de frémir. Elle oublia le docteur, la dame, sa crainte. Un être fluide la possédait jusqu’à lui valoir des sanglots, des énervements et des spasmes…
— N’est-ce pas, docteur ? mademoiselle Gabry est une nymphe de Houdon ?… C’est un bonheur de la regarder.
— Tournez-vous vers moi, mademoiselle !
Clarisse se tourna ; la possession devint plus réelle. En virant sur ses orteils elle s’offrit à la caresse brutale, aux baisers glacés des jets.
— Hein ! madame Stival, un Houdon. Entrez, mais gardez vos lunettes noires. Elle éblouit, cette jeune personne !
Sans percevoir même la voix dolente et traînarde de Mme Lyrisse, ni les petits rires de la femme du docteur, Clarisse continuait à prendre de la volupté. Elle ne savait plus rien. À ses yeux clos, une extase pourpre et or ne cessait pas de s’approfondir. Et, dans son corps, un grand frisson ondoya.
— C’est tout, pour une première fois.
— Vous avez été héroïque, mademoiselle.
Confuse, mais toute pleine de joie, elle sentit la mousse du peignoir s’appliquer à ses épaules et les mains vigoureuses d’une infirmière la frotter. Vite revêtue, elle quittait la maison des fous après bien des remerciements au docteur.

Paul Adam (1862-1920)
L’Année de Clarisse
préface de Valentine Coppin
Les Âmes d’Atala, 2021 (1897), 404 p.


 

Ophélie (1894-1895), Paul Steck

Petit Palais, Paris

lundi 3 janvier 2022

poi(sson/ds)

Sergio Larrain (Isla Negra, Chili, 1957)

 

« Un poids pend à un crochet et parce qu’il pend il souffre de ne pouvoir descendre : il ne peut se dégager du crochet puisqu’en tant qu’il est un poids il pend et en tant qu’il pend il est dépendant. »

Carlo Michelstaedter (1887-1910)
La Persuasion et la Rhétorique [incipit]

(traduit de l’italien par Marilène Raiola)

samedi 1 janvier 2022

pour une année bien arrosée


 Rachel Stella & Jacques Demarcq

(avec P. Picasso)

mardi 28 décembre 2021

jeudi 23 décembre 2021

A mbul A toire


František Dostál

A
______
A

lundi 20 décembre 2021

soyons précis


Vous expliquez que ce mouvement de complexification de la matière est encore d'actualité. L’Univers crée 10 000 étoiles par seconde…
David Elbaz : Le chiffre précis c'est 9 774, dans l’Univers observable. […]

Libération,
sam. 18-dim. 19 décembre 2021 — « La plus belle ruse de la lumière pour se multiplier, c’est la vie ! » (interview, p. 16-17)

mercredi 15 décembre 2021

œ(il/uf)

 

 
 
 

La série des déplacements métonymiques, dans l’Histoire de l’œil, a pour fonction de montrer que le désiré n’est jamais ceci ou cela, mais toujours à côté de ceci, à côté de cela. Le regard amoureux, l’œil de l’amante, ne se chargent de sens, de signification érotique, que pour autant qu’ils sont immédiatement déplacés vers autre chose (« différés ») ; d’où la série des déplacements et des médiations : de l’œil on passe à l’œuf, puis à l’anus, puis au testicule, puis à la vulve, où Simone introduit, à la fin du roman, l’œil qu’on vient d’arracher à un prêtre ; c’est alors, contemplant le sexe de Simone qui entoure l’œil du prêtre, que le héros revoit soudain le regard de Marcelle, son amante. À travers ses différentes pérégrinations, le sens érotique est revenu à l’objet qui lui a servi de point de départ ; mais entre-temps il a circulé, et n’aurait pas eu lieu s’il n’avait ainsi circulé : car la signification érotique n’est pas sise en l’œil de l’amante, mais dans le chemin qui le conduit à l’œil énucléé d’un homme, glissé dans la vulve d’une autre femme. Comme le dit Michel Sardou en son langage : « Elle court, elle court, la maladie d’amour. » Tel en tout cas court le sens. Il y a un cycle du sens, un flux, un courant ; le sens n’est ni ici ni là, le sens est ce qui « passe », et c’est se condamner à le manquer que de prétendre l’arrêter pour s’en saisir.

Clément Rosset
Le Réel. Traité de l’idiotie
Éd. de Minuit, 1977, p. 56-57

 




jeudi 9 décembre 2021

la lyre

 dans la nouvelle série

« Daniel Cabanis a trouvé » (4) :



© Bianca Saldine, 2021 [1977]

Collection particulière de Marcel Navas 

mardi 7 décembre 2021

Chiffre d’affaires

 

« Je peux vous proposer deux cent mille pesetas, dit-il. J’accepte, mais en quoi puis-je vous aider ?
« En affaires de poésie, dit-il. Wieder était poète, j’étais poète, ergo pour trouver un poète il avait besoin de l’aide d’un autre poète.
« Je lui répondis que pour moi Carlos Wieder était un criminel, pas un poète. D’accord, d’accord, dit Romero, ne soyons pas intolérants, peut-être que pour Wieder ou pour quelqu’un d’autre c’est vous qui n’êtes pas un poète, et lui ou les autres le sont, tout dépend de la couleur du verre à travers lequel on regarde, comme disait Lope de Vega, vous ne croyez pas ? Deux cent mille pesetas au comptant tout de suite ? demandai-je. Deux cent mille pesetas à l’instant, dit-il énergiquement, mais rappelez-vous qu’à partir de ce moment vous travaillez pour moi, et que je veux des résultats. »

Roberto Bolaño, Étoile distante (chap. 8)

[traduction : Robert Amutio] 

 

mardi 30 novembre 2021

jeudi 18 novembre 2021

Cafe Zanzibar

 

 

Broadway, New York, 1944, The New York Times — Hulton Archive/Getty Images

lundi 8 novembre 2021

minimal art


 

« L’anthologie des poèmes en zéro mot tiendrait aisément sur un timbre-poste. »

François Le Lionnais
« Bibliothèque oulipienne », n° 4, 1977

jeudi 4 novembre 2021

samedi 30 octobre 2021

craduction

Dans sa « note introductive », Antoine Brea nous rencarde :

    « Bien sûr Dante a le genre d’humour à la Buster Keaton : c’est un visage de bois. Son comique réside essentiellement dans le contraste. Contraste entre la langue ou plutôt les langues vulgaires employées et la théologie édifiante du poème. […]
    « Partant de cette perception plaisante certes d’abord diffuse, me voilà donc laissant libre cours à une “vulgaire parlure” personnelle remontée en partie de l’enfance, en partie d’autres grands auteurs que j’aime, et des vieux répertoires de chansons populaires, du rap que j’écoutais plus jeune, du roman noir que je lis encore, de la bibliothèque de mes parents, des dictionnaires d’argot que je collectionne, tout ça mâtiné d’archaïsmes et d’antépositions comme dans Thierry la Fronde ou dans Les Visiteurs. Tout ça censé restituer Dante. »


Sans moisir, il embraye d’un coup — c’est parti (chant 1, 37-54) :

On était juste au début du matin,
le soleil s’haussait aux constellations
qu’il côtoyait quand tout était éteint

et que l’Amour les mit en rotation ;
si bien qu’à l’entrain quand même me pousse,
face à ce fauve aux gaies colorations,
 
l’heure du luisant et la saison douce.
Mais trop peu pour que les foies ne m’harponnent
à la vue m’arrivant d’un lion de brousse :

on dirait qu’il fonce dans ma personne,
haute la trogne, en rogne, inassouvi,
et que tout l’air alentour en frissonne !

Puis une louve qui, de mille envies,
se voyait obèse dans sa maigreur
(à mille gens ayant pourri la vie)
 
me mit à son tour en telle stupeur
par l’horreur de sa pure apparition
que j’en paumai mon besoin des hauteurs.


Pour boucler — un glossaire in fine —, BreA nous affranchit : les foies, c’est la peur ; les salsifis, c’est les doigts ; la gourance, l’erreur ; les radis, des ronds — avec des citations tirées des meilleurs auteurs que vous ne trouverez pas même dans Littré.

 
L’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure
Antoine Brea
Le Quartanier, 2021
(402 p., 23 €)


dimanche 24 octobre 2021

Ubik


Les citations ont un intérêt particulier dans la mesure où nous ne notons jamais que nos propres paroles quel que soit celui qui les a écrites. Le « quel que soit », c’est le citateur lui-même mais sous d’autres traits, à une autre époque, en d’autres circonstances.


Marcel Cohen
Autoportrait en lecteur
Éric Pesty Éditeur / Héros-Limite, 2017
[p. 9, exergue]

 




mercredi 20 octobre 2021

Vous avez raté la sortie ?

nov. 2020, 208 p., 20 euros


Retrouvez-le, retrouvez-moi, retrouvez-nous, ce dimanche au Marché dit « de la poésie »

Place Saint-Sulpice (Paris)

Dimanche 24 octobre, à 15 heures, sur le stand — 110-112 — des éditions NOUS

 

 

samedi 16 octobre 2021

passage obligé

 
« Pour Benjamin, la citation est la clé de voûte de son dispositif de lecteur. Non pas la citation comme simple exposition de la pensée de l’autre, mais la citation comme geste d’appropriation. Si le lecteur prélève des fragments du passé, c’est parce qu’il est animé par cette mission de sauvetage. C’est tout l’enjeu du Livre des passages, au point que certains lecteurs, comme Adorno, ont pu penser que Benjamin, dans la version achevée, s’abstiendrait de toute écriture propre, se contentant de manifester sa pensée par l’articulation et le montage de celle des autres, au sens cinématographique du terme. »

Bruno Tackels, « Walter Benjamin, lecteur absolu »
Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 41, « L’homme qui lit », 2012, p. 8
 

dimanche 10 octobre 2021

le Liseur

Odilon Redon
le Liseur, 1892
(lithographie)


« Je ne vis jamais vieillard plus beau : sur le visage pas une ride et un front tout pur. […] Parce que Bresdin était le plus grand liseur que j’aie connu. Un livre ouvert, il ne s’arrêtait qu’à la fin. L’aurore se lève, la chandelle s’éteint, il lit encore… »

Odilon Redon, sur Rodolphe Bresdin, lequel fut son maître, l’initiant à la gravure.

 

mardi 5 octobre 2021

8888888

  @33   Idée de la distinction

[…] Par exemple il n’y a aucun mal à concevoir le nombre 1014, indépendamment de la difficulté à compter effectivement depuis le nombre 1. On « voit » bien, par la pensée, où il se trouve dans la séquence, et on peut l’écrire sans mal dans la notation de position, qui indique les pas à faire pour l’atteindre : 1, suivi de 14 zéros. Mais le nombre 915, celui qui est 9 multiplié par lui-même 15 fois ? Quel est son visage génétique, le seul qu’on est en droit de lui accorder réel, dans cette conception du nombre ? 
Les ordinateurs, peut-être, nous le diront ; certes ; mais ils ne nous diront pas quel est le nombre génétique représenté comme le résultat de la somme 1753 + 5317. De ce point de vue, les très grands nombres sont frappés de gêne, sinon d’impuissance arithmétique.

@34   Recompter

Ce n’est pas tout. Supposons que vous me disiez : « Voilà le nombre 8888888, je l’ai compté ; le voilà. » Je vous dis : « Vraiment ? Voyons un peu cela. Pourriez-vous recompter, s’il vous plaît ? »

Jacques Roubaud, « Le Nombre d’Opalka »
in Roman Opalka, Christine Savinel, Jacques Roubaud, Bernard Noël, éditions Dis Voir, 1996, p. 38-39


 

samedi 2 octobre 2021

grand nombre : pour suivre...


« Il y a quelques années, Morellet a essayé de le décourager en lui apprenant que le nombre qui s’écrit [99]9, c’est-à-dire neuf puissance neuf à la puissance neuf, qui est le plus grand nombre que l’on puisse écrire en se servant uniquement de trois chiffres, aurait, si on l’écrivait en entier, trois cent soixante-neuf millions de chiffres, qu’à raison d’un chiffre par seconde, on en aurait pour onze ans à l’écrire, et qu’en comptant deux chiffres par centimètre, le nombre aurait mille huit cent quarante-cinq kilomètres de long ! »

Georges Perec

La Vie mode d’emploi

chap. XV, « Smautf (chambres de bonne, 5) »

(P.O.L, 1978, p. 86) 


lundi 27 septembre 2021

100 000 000 000 000 000 000 000 000 000

 

Il me réveilla dans la nuit. Combien d’étoiles tu as dit qu’il y avait ?

Impossible de me fâcher. Même arraché au sommeil, j’étais ravi qu’il poursuive sa contemplation.

« Multiplie tous les grains de sable de la Terre par le nombre d’arbres. Cent mille quatrillions. » 

Je l’obligeai à réciter vingt-neuf zéros. Au bout de quinze, son rire dégénéra en grognements.

« Si tu étais un astronome de l’Antiquité et que tu  comptais en chiffres romains, tu n’aurais jamais réussi à écrire ce nombre. Toute ta vie n’aurait pas suffi. » 

Et combien ont des planètes ?

Ce nombre-là ne cessait de changer.


Sidérations, Richard Powers

(traduit de l’anglais [É.-U.] par Serge Chauvin)

Actes Sud, 2021, p. 19




jeudi 23 septembre 2021

Au Cabaret du Néant

 


Sur un point cependant ceux que j’ai conviés au Cimetière de la morale s’accordent : leur refus de l’existence, dont jamais ils ne perdent de vue l’horreur. Ils considèrent pour la plupart la procréation comme un crime, la création comme une faute de goût, la société comme une association de malfaiteurs et le suicide comme leur honneur, quand ce n’est pas leur devoir. Ils sont de la famille de Schopenhauer, et c’est pourquoi nous avons été lui rendre visite à l’Hôtel d’Angleterre. Tous, un jour ou l’autre, l’ont écouté comme nous l’avons fait nous-même, et ce qu’ils ont entendu les a confortés dans leur mépris de l’humanité, leur défiance de l’amour, leur nihilisme invétéré.


Roland Jaccard, le Cimetière de la morale, Puf, « Perspectives critiques », 1995, p. 7.


mardi 21 septembre 2021

mimologisme

 

« Il serait tout aussi absurde d’imprimer en rouge le mot “ rouge ” que d’imprégner de parfum la page où se lit le nom d’une fleur : absurde en science comme en littérature. »



Michel Vachey, « Ramages dans une allée », Revue des sciences humaines, n° 175, « Honoré de Balzac » (Université de Lille-III, 1979, p. 138), cité par L. L. de Mars — section « Caviard », p. 161 — de Archipel plusieurs (1967-1987), Flammarion, « Poésie », 2021 (464 p., 30 €).





vendredi 17 septembre 2021