Mais, si j’ai demandé l’amour, pourquoi m’a-t-on apporté des tripes à la mode de Caen froides ?
in
Alvaro de Campos, « Tripes à la mode de Caen »
(traduction Armand Guibert, p. 261)
Mais, si j’ai demandé l’amour, pourquoi m’a-t-on apporté des tripes à la mode de Caen froides ?
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Alvaro de Campos, « Tripes à la mode de Caen »
(traduction Armand Guibert, p. 261)
— La culture… La culture… A un moment donné, je me suis dit : « Mais, vivons, que diable ! » Alors, j’ai fait un livre !
Sempé
(— Laid ? gris ? No !)
Les rêves de la modernité littéraire sont pleins de prisonniers, Sade à la Bastille ou à Charenton, Ezra Pound dans une cage, puis à l’hôpital Sainte-Élisabeth de Washington, Artaud à Rodez, Jean Genet à Fresnes, Soljenitsyne au goulag, Desnos à Buchenval et à Auschwitz, Dostoïeski en Sibérie, Kafka séquestré dans Prague, la « petite mère [qui] a des griffes », Proust entre ses murs de liège, la cohorte grossissant des persécutés d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est, Céline enfin, dans les glaces du Danemark, puis reclus à Meudon. Rares ceux qui ont échappé à cette dimension carcérale par laquelle notre temps met la parole au plus près de la délinquance, l’écrit dans la claustration, le verbe sous le triple signe du bagne, de la psychiatrie, de la solitude mortelle. Au fil du XXe siècle s’est ainsi révélé le monde nouveau dans lequel il nous faut vivre et dont la littérature s’est faite seule l’historienne, un monde de verrous et de galères sous l’œil des satellites, des radars et des missiles, un monde de châtiments et d’ossuaires, où la politique désormais n’est plus que le rythme des cortèges de réfugiés, des croisements de bateaux et de trains charriant leurs déportés, des abattoirs de plus en plus spectaculaires – écho par-dessus les hommes de la jouissance mortelle de leur maître.
Philippe Muray, Céline
Seuil, « Tel Quel », 1981
incipit (hors la préface), p. 29
— Vous êtes très proche de votre ami Beckett.
— On se comprend assez bien mais moi je suis un homme sans savoir. Beckett est le premier homme qui me soit venu en aide. J’étais dans un isolement encore plus grand qu’aujourd'hui quand je lui ai demandé de venir voir… Quelqu’un m’a dit : « Il s’intéresse à la peinture, demande-lui de venir. » Je l’avais vu une seule fois chez mon frère mais c’est trois ans après que je lui ai demandé de venir. Ça me paralyse, d’écrire. Depuis on s’est vu de longues années. J’aimais beaucoup sa manière de regarder les tableaux en ne disant presque rien. Aucun doute, c’est lui mon vrai sauveur. Parce que si on n’a pas une rencontre comme ça on est perdu.
[…]
— La « nécessité intérieure » selon Kandinsky ?
— J’ai vu Kandinsky à un vernissage avant la guerre. J’étais assez dérouté par sa peinture mais je voyais un type debout qui regardait son tableau derrière ses lunettes : un vrai esprit, une vraie force. Mais je ne le comprenais pas, je cherchais à rattraper mon petit chien qui s’évadait. Quand je pense à lui, je me dis que je voudrais être un type comme ça. On voit qu’il domine tout. C’est quand même un privilège d’être un intellectuel. Mon travail, c’est le contraire d’un travail intellectuel. C’est une dure histoire quand même de vivre une chose inconnue.
*
Dits et entretiens de Bram van Velde, anthologie de 56 documents, précédés d’un essai de Jérôme Thélot, L’Atelier contemporain, « Écrits d’artistes », avril 2025, 280 p. [p. 187 et 189]
Paris l’hiver, le soir... au fond du brouillard sale,
Où le gaz allumé fait autant de points roux,
Maigre et la gorge offerte avec des grands yeux fous
Resplendit la Misère, hétaïre spectrale.
Ses bras nus sont bleuis de baisers et de coups.
Et tandis qu’elle étrangle un affreux chant qui râle,
Sous sa jupe de gaze enroulée en spirale
Elle montre aux passants sa cuisse et ses genoux.
Le fard s’écaille et coule aux deux coins de ses lèvres
Et, sous le froid qui mord, grelottante de fièvres,
Elle essuie en pleurant son épaule en sueur.
Ses pieds gonflés et gourds retombent sans cadence,
Et sous le Jablockhof à la blême lueur
Le clubman applaudit la Volupté, qui danse.
Jean Lorrain
Modernités, 1885
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v. 13 : « Jablockhof » : modèle de lampe à arc pour l’éclairage public.
« Je ne suis jamais parti du principe qu’un jour un gigantesque monstre métallique descendrait la Cinquième Avenue dans un grand bruit de ferrailles, avec l’intention de dévorer tout New York ; en revanche, j’ai toujours redouté que mon téléviseur, mon fer à repasser, mon grille-pain ne m’annoncent, dans le secret de mon logis, sans personne pour me tirer de là, qu’ils prenaient le pouvoir et tenaient à ma disposition le règlement auquel j’allais dorénavant devoir me conformer. »
Philip K. Dick
cité (p. 99) in