— la 6 —
© Claire Nicolas
Nous dissertâmes tout au long du repas sur le bonheur et la malédiction pesant sur notre sort : les livres sont coûteux à l’achat, ne valent rien à la revente, sont hors de prix lorsqu’il faut les retrouver une fois épuisés, sont lourds à porter, prennent la poussière, craignent l’humidité et les souris, sont à partir d’une certaine quantité quasi impossibles à déménager, nécessite un classement précis pour pouvoir être utilisés et, surtout, dévorent l’espace. (Il m’est arrivé d’avoir une salle de bains aux murs tapissés de rayonnages, ce qui interdisait l’usage de la douche et obligeait à prendre son bain la fenêtre ouverte à cause de la condensation ; et aussi, dans ma cuisine, ce qui prohibait un certain nombre d’aliments à l’odeur particulièrement prégnante. Comme nombre de mes confrères, j’ai mis longtemps avant d’avoir les moyens immobiliers de mes ambitions bibliophages !)
in
Georges Fourest
« Rêves de gloire »
Le Géranium ovipare
(José Corti, 1935)
Jean-François Millet
(1858)
Dali
(2005)
— Ne reste pas là à jacasser toute seule, dit le Gros Coco* en la regardant pour la première fois, mais apprends-moi ton nom et ce que tu viens faire ici.
— Mon nom est Alice, mais…
— En voilà un nom stupide ! déclara le Gros Coco* d’un ton impatienté. Que veut-il dire ?
— Est-ce qu’il faut vraiment qu’un nom veuille dire quelque chose ? demanda Alice d’un ton de doute.
— Naturellement, répondit le Gros Coco* avec un rire bref. Mon nom, à moi, veut dire quelque chose ; il indique la forme que j’ai, et c’est une très belle forme, d’ailleurs. Mais toi, avec un nom comme le tien, tu pourrais avoir presque n’importe quelle forme.
Lewis Carroll
(Charles Lutwidge Dodgson)
De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva
(trad. Jacques Papy)
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* Humpty Dumpty dans l’original. (Dodu-Mafflu pour Antonin Artaud.)
C’est du propre, p. 35 — Nous, 2020, 208 p., 20 euros.
Dans sa « note introductive », Antoine Brea nous rencarde :
« Bien sûr Dante a le genre d’humour à la Buster Keaton : c’est un visage de bois. Son comique réside essentiellement dans le contraste. Contraste entre la langue ou plutôt les langues vulgaires employées et la théologie édifiante du poème. […]
« Partant de cette perception plaisante certes d’abord diffuse, me voilà donc laissant libre cours à une “vulgaire parlure” personnelle remontée en partie de l’enfance, en partie d’autres grands auteurs que j’aime, et des vieux répertoires de chansons populaires, du rap que j’écoutais plus jeune, du roman noir que je lis encore, de la bibliothèque de mes parents, des dictionnaires d’argot que je collectionne, tout ça mâtiné d’archaïsmes et d’antépositions comme dans Thierry la Fronde ou dans Les Visiteurs. Tout ça censé restituer Dante. »
Sans moisir, il embraye d’un coup — c’est parti (chant 1, 37-54) :
On était juste au début du matin,
le soleil s’haussait aux constellations
qu’il côtoyait quand tout était éteint
et que l’Amour les mit en rotation ;
si bien qu’à l’entrain quand même me pousse,
face à ce fauve aux gaies colorations,
l’heure du luisant et la saison douce.
Mais trop peu pour que les foies ne m’harponnent
à la vue m’arrivant d’un lion de brousse :
on dirait qu’il fonce dans ma personne,
haute la trogne, en rogne, inassouvi,
et que tout l’air alentour en frissonne !
Puis une louve qui, de mille envies,
se voyait obèse dans sa maigreur
(à mille gens ayant pourri la vie)
me mit à son tour en telle stupeur
par l’horreur de sa pure apparition
que j’en paumai mon besoin des hauteurs.
Pour boucler — un glossaire in fine —, BreA nous affranchit : les foies, c’est la peur ; les salsifis, c’est les doigts ; la gourance, l’erreur ; les radis, des ronds — avec des citations tirées des meilleurs auteurs que vous ne trouverez pas même dans Littré.
« Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis Revaz sortit de chez lui. »
Difficile de penser que Charles Ferdinand Ramuz, en écrivant, puis publiant (1937, Mermod, Lausanne) la première phrase — ou incipit — de son roman Si le soleil ne revenait pas (Ramuz / Revaz / Marquiz) n’ait pas pensé à faire une allusion, adresser une pique à André Breton et à son Manifeste du surréalisme, 1924, je le cite :
« Par besoin d’épuration, M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : La marquise sortit à cinq heures. Mais a-t-il tenu parole ? »
« Les visions provoquées par le haschich, les mosaïques étincelantes apparaissant sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement enchanté des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs, se révèlent les symboles cachés, tridimensionnels et étincelants comme s’ils étaient de cristal, l’état de satori atteint par le bouddhiste zen quand il comprend après des années d’efforts et de torture qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les bonheurs qui nous sont permis, ne rendent compte que de très loin du soulagement accablant que ressentent, selon leurs propres dires et quand ils ont été en état de le faire, lorsque volent en éclats le crâne et le thorax les retenant prisonniers, ceux qui ont vu le tesseract. » (p. 445)
Le plus grand nombre de soldats du contingent, c’est cinq cent mille, ça montre le lien qui me lie à tous ceux qui étaient dans cette guerre, malgré eux. Tombeau, c’est très symphonique. Je l’ai terminé par l’évocation du couple adamique, ce qu’on a jamais lu vraiment. Ces figures puissantes, comme une population, nommées d’une façon particulière, comme fantasmagorie philosophique. Un livre, c’est une chose qu’on s’arrache à soi et qu’on donne.
Pierre Guyotat
cité par Colette Fellous
in Revue Lignes, n° 64
« Tombeau pour Pierre Guyotat »
248 p., février 2021, 20 euros [p. 144]
https://www.sitaudis.fr/Parutions/revue-lignes-n-64-1612329201.php