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vendredi 11 septembre 2026

Sophie Calle



Le strip-tease

J’avais six ans et j’habitais rue Rosa-Bonheur chez mes grands-parents. Le rituel quotidien voulait que je me déshabille tous les soirs dans l’ascenseur de l’immeuble et arrive ainsi toute nue au sixième étage. Puis je traversais à toute allure le couloir et, sitôt dans l’appartement, je me mettais au lit. Vingt ans plus tard, c’est sur la scène d’une baraque foraine donnant sur le boulevard, à Pigalle, que je me déshabillais chaque soir, coiffée d’une perruque blonde, au cas où mes grands-parents qui habitaient le quartier viendraient à passer.

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Des histoires vraies

Actes Sud / Galerie Sollertis, 1994

(pages 18 et 19 [1979-1981])

vendredi 6 septembre 2024

pas – passe – passage



Un argument surprenant, il y a cent ans, en faveur d'un système américain de division des rues : « Pauvres professeurs ! qui enseignez la morale et les belles lettres, vos noms aux petites lettres noires sont au coin d’une rue au-dessus d’une borne. Le nom de ce bijoutier resplendit en mille feux ; il étincelle comme le soleil, il est à vendre, mais il est cher. »

Mercier, Le Nouveau Paris, IV, p. 74-75



Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, « le livre des passages », traduit de l'allemand par Jean Lacoste, Les Éditions du Cerf, 976 pages [ici, p. 536, « P. Les rues de Paris »]




 

samedi 13 janvier 2024

traduit du Schmidt

 


Pour ma part, je n’ai rien vécu — ce qui ne me fait d’ailleurs ni chaud ni froid ; je ne suis pas fou au point d’envier les grands voyageurs : pour cela j’ai trop lu le Seydlitz ou le Grand Brehm. Qu’ai-je à faire de New York ? Une grande ville est une grande ville ; du reste, je ne compte plus les fois où j’ai été à Hanovre ; je connais ces matins où mille porteurs de gamelles sortent à grands pas rapides de la gare centrale ; se déployant en éventails pour se précipiter dans l’Âge plaqué or. L’un d’entre eux marche comme s’il était suivi par un teckel. Des créatures couleur brique s’immiscent, parapluies-flèches dans des mains sanguinolentes, (ou aussi funestement noires ; bientôt leurs machines à écrire vont prendre leur envol en poussant des cris de caille. Tout ces réveillés du réveil. Mais déjà l’auto à côté de moi se racle la gorge pour signifier sa réprobation ; pourtant je ne suis plus d’âge à pouvoir être soupçonné — ne serait-ce que par mon aspect extérieur — de me laisser crétiniser par la simple vue d’une paire de glandes mammaires !)

Arno Schmidt, Histoires
« Tambour chez le tsar » [incipit] (Trommler  beim Zaren)
(traduit de l’allemand par Claude Riehl)




jeudi 25 mai 2023

Nouvelle Vague

1965 

 


 La collection « Mondrian »
— hommage à —
conçue et présentée
par Yves Saint Laurent
(sans trait d’union
ou « div »)

 

1967

 


 



mercredi 15 décembre 2021

œ(il/uf)

 

 
 
 

La série des déplacements métonymiques, dans l’Histoire de l’œil, a pour fonction de montrer que le désiré n’est jamais ceci ou cela, mais toujours à côté de ceci, à côté de cela. Le regard amoureux, l’œil de l’amante, ne se chargent de sens, de signification érotique, que pour autant qu’ils sont immédiatement déplacés vers autre chose (« différés ») ; d’où la série des déplacements et des médiations : de l’œil on passe à l’œuf, puis à l’anus, puis au testicule, puis à la vulve, où Simone introduit, à la fin du roman, l’œil qu’on vient d’arracher à un prêtre ; c’est alors, contemplant le sexe de Simone qui entoure l’œil du prêtre, que le héros revoit soudain le regard de Marcelle, son amante. À travers ses différentes pérégrinations, le sens érotique est revenu à l’objet qui lui a servi de point de départ ; mais entre-temps il a circulé, et n’aurait pas eu lieu s’il n’avait ainsi circulé : car la signification érotique n’est pas sise en l’œil de l’amante, mais dans le chemin qui le conduit à l’œil énucléé d’un homme, glissé dans la vulve d’une autre femme. Comme le dit Michel Sardou en son langage : « Elle court, elle court, la maladie d’amour. » Tel en tout cas court le sens. Il y a un cycle du sens, un flux, un courant ; le sens n’est ni ici ni là, le sens est ce qui « passe », et c’est se condamner à le manquer que de prétendre l’arrêter pour s’en saisir.

Clément Rosset
Le Réel. Traité de l’idiotie
Éd. de Minuit, 1977, p. 56-57

 




dimanche 24 octobre 2021

Ubik


Les citations ont un intérêt particulier dans la mesure où nous ne notons jamais que nos propres paroles quel que soit celui qui les a écrites. Le « quel que soit », c’est le citateur lui-même mais sous d’autres traits, à une autre époque, en d’autres circonstances.


Marcel Cohen
Autoportrait en lecteur
Éric Pesty Éditeur / Héros-Limite, 2017
[p. 9, exergue]

 




samedi 16 octobre 2021

passage obligé

 
« Pour Benjamin, la citation est la clé de voûte de son dispositif de lecteur. Non pas la citation comme simple exposition de la pensée de l’autre, mais la citation comme geste d’appropriation. Si le lecteur prélève des fragments du passé, c’est parce qu’il est animé par cette mission de sauvetage. C’est tout l’enjeu du Livre des passages, au point que certains lecteurs, comme Adorno, ont pu penser que Benjamin, dans la version achevée, s’abstiendrait de toute écriture propre, se contentant de manifester sa pensée par l’articulation et le montage de celle des autres, au sens cinématographique du terme. »

Bruno Tackels, « Walter Benjamin, lecteur absolu »
Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 41, « L’homme qui lit », 2012, p. 8
 

mardi 21 septembre 2021

mimologisme

 

« Il serait tout aussi absurde d’imprimer en rouge le mot “ rouge ” que d’imprégner de parfum la page où se lit le nom d’une fleur : absurde en science comme en littérature. »



Michel Vachey, « Ramages dans une allée », Revue des sciences humaines, n° 175, « Honoré de Balzac » (Université de Lille-III, 1979, p. 138), cité par L. L. de Mars — section « Caviard », p. 161 — de Archipel plusieurs (1967-1987), Flammarion, « Poésie », 2021 (464 p., 30 €).





mercredi 30 juin 2021

de saison

 



La mentale denrée, comme une autre, indispensable, garde son cours et je rentre d’une matinée, au dehors, de printemps, charmé ainsi que tout citadin par le peu d’ivresse de la rue ; n’ayant, en le trajet, éprouvé, que devant les modernes épiceries ou les cordonneries du livre, un souci mais aigu et que proclame l’architecture demandée, par ces bazars, à la construction de piles ou de colonnades avec leur marchandise. 



Le lançage ou la diffusion annuels de la lecture, jadis l’hiver, avance maintenant jusqu’au seuil d’été : comme la vitre qui mettait, sur l’acquisition, un froid, a cessé ; et l’édition en plein air crève ses ballots vers la main pour le lointain gantée, de l’acheteuse prompte à choisir une brochure, afin de la placer entre ses yeux et la mer. 



Interception, notez — 


Stéphane Mallarmé, Divagations

QUANT AU LIVRE, « Étalages »


mardi 13 avril 2021

Noël

 


Peut-être écrit-on pour s’entraîner à la disparition — tant pis si le rapport paraît choquant —, s'entraîner : lutter contre. Puisque nous n'avons plus rien à dire, plus rien à décrire depuis que le réalisme fuit par tous les bouts, que nous reste-t-il à part le rien ? La situation n'est pas désespérée : on peut faire tant de choses à partir de rien — le rien interdit seulement qu'on les prenne pour le tout. Ainsi, la place est nette, et elle le demeure. Pas question de s’exprimer — exprimer quoi ? Mais l’on peut créer, c’est-à-dire jouer. Il faut d'abord se souvenir un peu pour nourrir le mouvement des mots et rencontrer l'histoire, puis l’on devient guignol ou l’autre ou soi-même, et tout cela sous son nom, à condition de prendre ce SOUS très littéralement.


« L’outrage aux mots »

13/20 février 1975

Jean-Jacques Pauvert, 192 p., 1975

[p. 183-184]


samedi 12 septembre 2020

Im(pair et )passe

 

« Nos hannetons, je veux dire nos ablettes, se croient dans ce qu’ils appellent un cul-de-sac, et cherchent ce qu’ils appellent une issue. Issue à quoi, c’est ce qu’on se demande. Ce sont des possédés du mot impasse. »

Traité du style

Aragon 


Cité in Daniel Sangsue

(auteur de Vampires, fantômes et apparitions. Nouveaux essais de pneumatologie littéraire, Hermann, 2018)

À la recherche de Karl Kleber

(éd. Favre, Lausanne, 2020) [p. 46].





dimanche 1 mars 2020

des stratagèmes


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. A l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.
« Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »
(1973)

« Quelqu’un remet à plus tard, d’année en année, ses ouvrages les plus importants. Il sait qu’il ne peut pas mourir avant de les avoir livrés mais, contre la mort, il n’est ruse qui ne lui paraisse licite. »
(1969)

Elias Canetti
Le Livre contre la mort (Das Buch gegen den Tod)
Albin Michel, 2018



mercredi 30 octobre 2019

cécité


« Nos vieux maîtres ont donc eu beau jeu pour couvrir l’arcane d’un voile épais, en mélangeant les qualités spécifiques des diverses substances, au cours des quatre opérations qui manifestent la couleur noire. Aussi devient-il très laborieux de les séparer et de distinguer nettement ce qui appartient à chacune d’elles. 
« Voici quelques citations qui pourront éclairer l’investigateur et lui permettre de reconnaître sa route dans ce ténébreux labyrinthe. »

Fulcanelli
Le Mystère des Cathédrales
et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du grand œuvre.
Troisième édition augmentée, avec trois préfaces d’Eugène Canseliet, F.C.H., quarante-neuf illustrations photographiques nouvelles et un frontispice de Julien Champagne.
À Paris, chez Jean-Jacques Pauvert, 1964
(p. 101-102).