— La culture… La culture… A un moment donné, je me suis dit : « Mais, vivons, que diable ! » Alors, j’ai fait un livre !
Sempé
(— Laid ? gris ? No !)
— La culture… La culture… A un moment donné, je me suis dit : « Mais, vivons, que diable ! » Alors, j’ai fait un livre !
Sempé
(— Laid ? gris ? No !)
Aristide Filoselle*, « brave » fonctionnaire retraité, collectionne compulsivement les portefeuilles qu’il a barbotés — après avoir collé méticuleusement une étiquette avec le nom de chaque propriétaire sur chacun d’entre eux, il les classe par ordre alphabétique dans les rayonnages de sa bibliothèque. Il découpe aussi dans les rubriques « faits-divers » des journaux et magazines tous les articles relatant ses filouteries et autres larcins, et les répertorie. C’est là son « œuvre », espiègle, celle d’un personnage attachant, inoffensif quoique hors la loi (outlaw), singulier, naïf et pour cela profondément original.
« J’ose dire, messieurs, que c’est une collection unique en son genre… », affirme Tintin (Le Secret de la Licorne, p. 59, III, 2)
_______________
* philo-selles —> « aimant les étrons » (bloqué au stade anal ?).
> cf. Nicole Benkemoun, La Dernière Aventure de Tintin et Hergé. L’Alph-Art et l’art de l’inachevé, éditions Sépia, 2022, p. 73
dans la nouvelle série
« Daniel Cabanis a trouvé » (8)
« Le français, c’est la plus belle langue du monde, parce que c’est à la fois du grec de cirque, du patois d’église, du latin arabesque, de l’anglais larvé, de l’argot de cour, du saxon éboulé, du batave d’oc, du doux-allemand, et de l’italien raccourci. Celle qui résonne le mieux au monde, la plus sonore de toutes avec ses dix-sept voyelles, trois semi-voyelles, dix-neuf consonnes et quatre-vingt-dix-huit suffixes, très souple, très rythmique, très impure et très croisée. On entend ses racines qui viennent de partout, à peine visibles, très usées, très avalées, très fines, seulement présentes en silhouettes. Un grand théâtre d’ombres, de transformismes, de variétés rythmées… »
Valère Novarina, « Chaos », TXT n° 21 (1987, « Le dégelée Rabelais »)
recueilli in Le Théâtre des paroles (P.O.L, 1989, #formatpoche 2007)
— des hauts et des bas —
Le jour de (l’annonce de) la disparition d’Umberto Eco
— j’avais demandé à emporter ce quotidien pour son « supplément » —,
ce fut aussi celui de la première apparition en « une » d’un un-peu-moins-érudit.
— Comme un moment paradigmatique d’une bascule historique...
(1905-1955)
(préface de Raymond Guérin)
(1902-1983)
(1904-1956)
Les rêves de la modernité littéraire sont pleins de prisonniers, Sade à la Bastille ou à Charenton, Ezra Pound dans une cage, puis à l’hôpital Sainte-Élisabeth de Washington, Artaud à Rodez, Jean Genet à Fresnes, Soljenitsyne au goulag, Desnos à Buchenval et à Auschwitz, Dostoïeski en Sibérie, Kafka séquestré dans Prague, la « petite mère [qui] a des griffes », Proust entre ses murs de liège, la cohorte grossissant des persécutés d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est, Céline enfin, dans les glaces du Danemark, puis reclus à Meudon. Rares ceux qui ont échappé à cette dimension carcérale par laquelle notre temps met la parole au plus près de la délinquance, l’écrit dans la claustration, le verbe sous le triple signe du bagne, de la psychiatrie, de la solitude mortelle. Au fil du XXe siècle s’est ainsi révélé le monde nouveau dans lequel il nous faut vivre et dont la littérature s’est faite seule l’historienne, un monde de verrous et de galères sous l’œil des satellites, des radars et des missiles, un monde de châtiments et d’ossuaires, où la politique désormais n’est plus que le rythme des cortèges de réfugiés, des croisements de bateaux et de trains charriant leurs déportés, des abattoirs de plus en plus spectaculaires – écho par-dessus les hommes de la jouissance mortelle de leur maître.
Philippe Muray, Céline
Seuil, « Tel Quel », 1981
incipit (hors la préface), p. 29
Poetry is being, not doing
(cummings, i—six nonlectures)
_______________________
« La poésie est un étang, pas un faisan »
Jérôme Martineau, 1970
* * *
> > > au pluriel < < <
Le désir d’Écrire : écrire le Désir : nous touchons là au cœur du mythe. Dans le même entretien, Barthes évoque l’épuisement de la littérature. Mais c’est peut-être le contraire qui se produit depuis Kafka, Artaud, Bataille, Blanchot, Laporte, Celan, Des Forêts, Noël, Quignard, Bernhard et d’autres écrivains, présents et à venir…
Les vieilles ficelles du roman se putréfient dans l’autofiction et le « docufiction » ; leurs auteurs sont hypnotisés par la véracité de l’immédiat, par l’exigence de sa médiatisation, par le « buzz » qui en est attendu. À l’inverse, la littérature dite « épuisée », pauvre en « sujets », en « objets », pauvre en intrigues passionnantes et en péripéties, est un commencement comme l’est tout désir suspendu à la naissance de son objet : elle exige simplement une lecture patiente, comparable à l’écoute musicale ou à la contemplation d’un tableau ; elle existe comme art ; elle a conquis durement ce droit à l’existence ; elle n’est pas tenue de rendre hommage ni aux « sujets de société » ni aux caprices de l’événementiel.
in
— Écoute, on va pas pouvoir continuer comme ça. Tu te moques de l’argent, et c’est tout à ton honneur ; mais moi, non, et il va falloir que les choses changent.
— Je sais, je sais.
— … Bon ! Il s’appelle comment, ton dernier ?
— Sans titre.
— Et avec ?
— Non, il s’appelle Sans titre.
— Quoi ? Tu n’es même pas capable de lui trouver un titre ?
— Non. Sans titre : c’est comme ça qu’il s’appelle.
— Comment c’est possible, Sans titre ?
— C’est comme ça. Comme je te le dis.
— C’est complètement crétin, comme titre. Tu vois, tu pourrais être beaucoup plus heureux sans ces fichus romans. Ça pourrait même t’aider pour le reste. Te soulager.
Martin Amis
L’Information (1997)
(roman traduit de l’anglais par Frédéric Maurin)
[The Information, 1995]
Je vais deux, trois fois par semaine à la Grande Bibliothèque, dans les librairies d’occasion – j’en suis gêné parfois : je dois être aux yeux de quelques libraires le fou braque, le piqué des livres. Plus ou moins quatre cents livres par année entrent dans ma bibliothèque. Les livres sont mes alcools. Je lis parce que je ne sais pas ce qui m’arrive : je ne me connais pas et je ne connais pas le monde dans lequel je vis. La plupart pensent se connaître, connaître le monde dans lequel ils vivent – se contentent-ils de l’identité fournie par les institutions sociales : qui sont-ils en dehors de leurs cartes, certificats, comptes, diplômes. Chaque fois que dans un livre les mots je ne sais pas apparaissent, je les souligne. J’aime cette petite phrase : elle laisse tout ouvert. Des individus parlent beaucoup sans s’arrêter à ce qu’ils disent : ils répètent ce qu’ils ont entendu, lu, contents de montrer qu’ils sont dans le coup. Ils pensent comme presque tous, presque parce qu’il y en a quelques-uns pour qui la parole ne coule pas, qui hésitent, disent je ne sais pas, cherchent des phrases qui vont dire le plus justement ce qu’il ressentent, prennent le temps de penser ce qu’ils n’ont pas encore pensé.
In
Il en est d’aucuns qui, faisant profession d’être plus amateurs de Vins rares que de Livres, encore qu’ils ne soient tout à fait ignorants & démunis de ceux-ci, pour faire montre de mépris envers ceux qui sont plus qu’eux hommes d’étude, gardent des flacons pleins derrière de certains rayons, & les invitent parfois à voir leur Librairie : feignant d’en tirer quelque Livre des plus rares, ils en tirent des flacons & des bouteilles de liqueurs précieuses ; mais un de ceux-ci paya naguère l’amende de sa facétie & de sa moquerie, car ce faisant il en renversa un & macula laidement une rangée entière d’excellents Livres disposée sous celle des flacons, y faisant des taches indélébiles : ainsi, comme dit le proverbe, la couleuvre a pris le charlatan*.
_______
* La biscia beccò il ciarlatano : jolie façon de dire « tel est pris qui croyait prendre ». Quant à savoir quelle est la base de cette expression, c’est une autre affaire.
in
2007 (200 exemplaires numérotés)
É.O. : Del furore d’aver libri. Varie Avvertenze Utili, e necessarie agli Amatori de’ buoni Libri,
disposte per via d’Alfabeto,1756
[entrée : Vin]
Rapidement, je fus cerné de toutes parts par les livres. « Une masse problématique », dirait un médecin. Dans un premier temps, les rayonnages furent complétés par des constructions faites maison ; puis, dans la mesure où le flot ne tarissait pas, il fallut bien lui laisser place aux dépens d’autres meubles. La penderie fut ainsi déplacée dans le vestibule, suivie de près par deux meubles de bibliothèques qui vinrent dès lors l’encadrer. Après notre mariage, et lorsque nous fûmes installés dans un appartement plus adapté à une vie à deux, il me fallut promettre à mon épouse que les livres ne sortiraient pas de mon bureau. En conséquence, je fus bientôt obligé de les disposer en doubles rangées — une solution qui me chagrinait terriblement. Dès lors, je partis sur les marchés aux puces en quête de meubles — avant tout de petits buffets — susceptibles de faire office de chevaux de Troie, susceptibles de m’aider à faire entrer mes livres en contrebande dans le couloir principal et le salon. Parfois, j’y parvenais ; parfois pas.
in