jeudi 24 novembre 2022

double vue

 

Guillaume Pô


   Cette « perception subite du vrai », l’érotisme des grenouilles manifesté dans la langue, est ce qui provoque cette perplexité tant recherchée par Duchamp.
   L’érotisme n’est-il pas ce qui fait surgir l’autre autre ? Et, surtout, ce qui fait se révéler soi-même autre, bovaryque, double d’une image auparavant insoupçonnée dans une société qui négocie péniblement avec les apparences.
   De l’érotisme, Marcel Duchamp affirme qu’il est dans son œuvre « énorme, visible [qui peut être perçu], ou voyant [qui attire le regard/visionnaire ?], ou en tout cas sous-jacent ». Chaque adjectif compte : Duchamp et Rrose Sélavy ne se soucient-ils pas constamment d’optique de précision ?
   Et le regardeur, itou.

  

Marc Décimo

Étant donné Marcel Duchamp, Palimpseste d’une œuvre

Les Presses du réel, 2022 (p. 41-42)


https://www.sitaudis.fr/Parutions/marc-decimo-etant-donne-marcel-duchamp-1668919357.php

 


lundi 21 novembre 2022

En lisant, en corrigeant...

 


 *   *   *

Sylvain Bourmeau interroge Georges Didi-Huberman pour la série « Dans la bibliothèque de… »
AOC, samedi 19 novembre 2022, première question

ligne 3 (réponse) : au lieu de l’abbé Barbeau, lire Aby Warburg ;
ligne 5 : au lieu de Barbeau, lire Warburg.

 

dimanche 13 novembre 2022

Bla-bla-bla-vier

 
— illustr. jaquette : Roland Topor —

Car pénitençais caractère semibru ; quoique croyant, plus ou moins, dormitive chuchette d’une — bisiècle avant —  trève Seigneur, savais comment toujours traita mère, agit parents de son mari — n, u, nu connue ; — n’était sans ignorer que Haine m’acharnait depuis vingt-cinq ans, ne faisait que sommeiller coqueluche, deux plumeaux, et n’avait désarmé. Retins donc départ pendant plus d’un an. Epoque mémoirable. CAROTIDE, concert votre accersiteur, aquêta terrain, y bâtit sa Villa fatale, avec Dollars de M. QUAVIN, bedonnant impetigo…mane, pathe ou ïste, ouïstiti Cirque sûr capitot, à Ratinez, intentionné qu’il était de l’approprier surtout à nos infirmités. Toutes rampes d’escaliers, entr’autres, sont côté gauche parce que ne sais servir de dextrochère.
Avant de trueller première Boom, vint enquérir — car vaquelotté expressément Courtrai pour dérouler planisphères, — si voulions construisît, fond jardin, retiro-bien où susurrerions chicorées séparément, vel adosserait Caisses Bâtiment principal. Tortillai que, économie — fa-si grelotte BENOItement, Sarlesques funamb…daines, Maître Philistin en diaphane Tauride, — zuinigheid, dinguedondonne clarine tympanné clitoris, — mieux valait s’agencer persolvence communarde et que, conséquent, habitat aussi, promiscu
.

Jacques Lambrecht
Jugulaire. Wellingtonienne en vingt-deux épigées 
(Courtrai), impr. Verbeke-Loys, 1902, in-4, 167 p.

in Les Fous littéraires, André Blavier, Henri Veyrier éd., collection « Le rappel au désordre », 1982, p. 836-837, section « Romanciers et poètes »

« L’un des plus somptueux exemples de notre bibliothèque », commente André Blavier. « Chaque page est encadrée d’un filet de couleur. Hollande filigrané, parfois quatre couleurs par page pour l’impression. Une publicité d’époque pour un corset apparaît deux fois, dont une à l’envers… Couverture doublée de parchemin. Une sorcière à poil, sauf le hennin, à cheval sur son balai, en vignettes appliquées… On voudrait tout citer de ce livre extraordinaire. […] »



dimanche 6 novembre 2022

C’est mon dada...

 
Mieux ! allons au bout, Monsieur, et osons le mot : les plus grands sages de tous les siècles, Salomon lui-même ne faisant pas ici exception, n’ont-ils pas eu leurs DADAS, leurs TURLUTAINES, leurs califourchons ? –––––––– Qui d’entre eux n’a eu son cheval-jupon préféré, son joujou favori, sa passion dominante, sa folie douce, sa naïve toquade : chevaux de course, collections de monnaies, de médailles, de jetons, de coquillages… ? Qui n’a caracolé sur un bâton, battu tambour ou soufflé dans une trompette ? Qui ne s’est entiché de quelque niaiserie, encoiffé de quelque puérile marotte, qui, à ses heures, n’a raclé du crincrin ou barbouillé la toile, –––––––– qui n’a entassé colifichets et babioles, collectionné chenilles et papillons, suivi son ver-coquin ? qui ne s’est jamais trouvé sous l’empire de quelque lubie rampante ou de quelque manie butinante et frivole ? –––––––– Aussi longtemps qu’un homme califourchonne paisiblement et discrètement son DADA ou sa TURLUTAINE adorée en suivant proprement le tracé de la grand-route et ne nous force, ni vous ni moi, à monter en croupe derrière lui, –––––––– en quoi diantre, Monsieur, je vous prie, est-ce que cela nous regarde ? 
 
Laurence Sterne, La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, volume I, chap. VII, traduction de l’anglais par Guy Jouvet, éditions Tristram  


dimanche 30 octobre 2022

Ubucédaire

[...]

 

 [...]
 
édité par Guillaume Pô
Illuminé de dessins de Pierre Bonnard
turpidement empruntés
aux Almanachs illustrés de 1899 et 1901 
(58 p., 2022)
 

lundi 24 octobre 2022

« Tout à fait sic »

 

*********************************


 Bulletin de l’Association Georges Perec, n° 2

mars-avril 1983, page 5


*******************

Les numéros 1 à 79 du Bulletin sont disponibles en accès libre pour consultation et téléchargement sur

https://www.associationgeorgesperec.fr/

 

(Vielen Dank à Philippe Mouchès, via Marcel Navas,
pour la réalisation du détournement graphique.)


jeudi 20 octobre 2022

* * *

 
Emily Dickinson
(seule photographie connue)
 

Francesca Woodman 
(autoportrait)
 
 
Vivian Meier
(autoportrait)
 
***
 
 « Emily Dickinson, la poète recluse qui s’est enfermée dans la maison familiale jusqu’à sa mort ; Francesca Woodman, la photographe prodige qui s’est jetée par la fenêtre à l’âge de vingt-deux ans ; Vivian Maier, la nourrice mystérieuse qui est décédée seule en laissant derrière elle des centaines de milliers de photographies non développées. Est-ce cela ou tout le reste, qui est littérature ? Quelle existence se suffirait d’une phrase ? Ces trois descriptions couramment retenues empêchent par exemple de se représenter la sociabilité de chacune, hors norme, mais réelle, excentrique, d’un contact mémorable pour qui les a connues intimement ou brièvement côtoyées (toutes trois avaient des voix singulières : celle d’Emily Dickinson était comme un souffle ; celle de Francesca Woodman, celle d’une souris, et celle de Vivian Maier faisait entendre un amusant accent français du fait de ses origines maternelles). »

Marion Grébert, Traverser l’invisible. Énigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier, 63 illustrations, L’Atelier contemporain, 2022.


 


 

samedi 15 octobre 2022

recourber




                                                                              Étienne Gros

vendredi 7 octobre 2022

loi des séries

 

Après

JMG Le Clézio,

Patrick Modiano,

Annie Ernaux,

il se murmure

que Guillaume Musso

commence à croire sérieusement à ses chances.


samedi 1 octobre 2022

Cher au cœur


 « Dans ce monde oscillant entre épicurisme et jansénisme, entre le hasard et l’arbitraire, où les êtres comme l’écriture ne tiennent qu’à un fil, au simple changement d’une lettre ou d’un mot, Jean Echenoz agit en pur romancier de la grâce, une grâce qu’il dispense sans compter, dans la double et complète acception esthétique et théologique du terme, la première étant l’image de la seconde, toutes deux réunies en l’infinie fragilité, toujours susceptible d’être remise en jeu, d’un geste souverain. »


« Jean Echenoz et le clinamen », William Marx, in Cahier de L’Herne Jean Echenoz (p. 24)

• • • 

https://www.sitaudis.fr/Parutions/cahier-de-l-herne-echenoz-1664029309.php

 

 

jeudi 22 septembre 2022

Baden-Baden

 

Mercredi, au débotté, à toute allure, j’extrais Des éclairs (2010) de Jean Echenoz d’un rayon Minuit de ma bibliothèque parce que je vais avoir deux fois trois quarts d’heure de métro à endurer (deux fois par semaine) ; dans cette biographie romanesque, mélancolique beaucoup, de Nikola Tesla, j’y cherche quelque chose ; je le feuillette ; je le relis par morceaux ; le soir au retour, je m’aperçois qu’une « carte publicitaire » (offerte par la librairie L’Arbre à Lettres, février 2006) était glissée entre les pages finales.

Alors je (vous) la scanne : c’est la phrase d’incipit de Ravel.

(Je pense que Patrick Bléron sera ravi de l’anecdote.)


dimanche 18 septembre 2022

lire dans son bain


 
Le Mépris,  1963


Pierrot le Fou, 1965




NB : Jusqu’à ce soir, j’aurais parié toute ma fortune sans sourciller sur le fait que Le Mépris était postérieur à Pierrot le Fou — erreur grossière qui tient sans doute au fait que j’avais tendance à confondre À bout de souffle et Pierrot le Fou (pas sûr que j’ai vu en entier l’un et l'autre, tandis que j'ai vu deux ou trois fois Le Mépris).

 

jeudi 15 septembre 2022

En double

 Atti relativi alla morte di Raymond Roussel
(Edizioni Esse, Palerme, 1971)
 

(« actes » — comme ceux d’un colloque, d’un notaire, de décès ou de naissance… — au sens d’« écrits »)


 


L’Herne, collection « Les Livres noirs », 1972, 96 pages
traduits de l’italien par Giovanni Joppolo et Gérard-Julien Salvy
(préface de Jean Ricardou, « Disparition élocutoire »
postface de Gérard-Julien Salvy, « Raymond Roussel une fois mort »)
 

 

 
Allia, 2022 (64 p.)
traduit de l’italien par Jean-Pierre Pisetta

 Comment l’auteur de La Doublure, né en 1877 et mort en 1933, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

 •

https://www.sitaudis.fr/Parutions/actes-relatifs-a-la-mort-de-raymond-roussel-leonardo-sciascia-1663131210.php 


 

vendredi 9 septembre 2022

c’est cité

 

« […] En 2017 paraît le recueil du poète Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, contenant 238 limericks, dont 12 traduits. Il est agrémenté d’un court historique en postface, et d’un index des noms propres allant de "Adam" à "Zazie", car les poèmes suivent l’ordre alphabétique de ces noms. C’est, de loin, le recueil le plus nombreux, le plus imaginatif de tous ceux que nous avons passés en revue, et ses poèmes, dont la chute est toujours grivoise, peuvent être très hard, mais toujours à bon escient. Comme il cherche plutôt à décrire ses fantasmes le plus crûment possible, l’auteur s’abstient de jouer sur les équivoques. […] »


Alain Chevrier, 68+1 limericks
suivi de « Petite histoire du limerick français »
L’Éthernité, 2022
(p. 218-219)

sur



Alice à Zanzibar
« 238 limericks, suivis de leurs règles, d’une préface et d’un index »
Æthalidès, 2017

samedi 3 septembre 2022

portrait charge


 Jean-Jacques Duboys (17 octobre 1768-18 juillet 1845),
de la série des « Parlementaires », par Daumier

• • •

 

« La France lui doit deux des plus grandes choses de notre époque :

1. substitution du mot pourra au mot devra dans la loi sur la pêche à la morue ;
2. introduction d’une virgule dans un article de la loi sur les cassonades. » 

Le Charivari
 

vendredi 26 août 2022

SADE à Helsinski

 

Bibliothèque nationale

© Christophe Kechroud

dimanche 21 août 2022

Frédéric Bruly Bouabré

 
*   *   *
 
 
 *   *   *
 

 

vendredi 12 août 2022

mercredi 10 août 2022

d'un optimisme mesuré

                               

 

 


 




dimanche 31 juillet 2022

Troc

 J’ai inventé mon propre métier, unique et original : « fabricant de boules et de textes sur les yeux » ou « imprimeur de ma propre matière et de ma propre pensée ». Et avec ce seul métier, j’ai l’impression d’avoir exercé tous les métiers du monde. Si on laissait à chaque homme la liberté d’inventer son propre métier, il n’y aurait plus de pauvres sur la terre. Chacun serait en mesure de créer sa propre monnaie d’échange, et enfin son propre univers.

Jean-Luc Parant

(1944-2022)

samedi 23 juillet 2022

D’une forme poétique traditionnelle anglaise

Où et comment j’ai retrouvé Alice à Zanzibar...

 

 
 
Il est un éditeur à Châlons-en-Champagne
qui publie un recueil de limericks sans pagne
       par Alain Chevrier
       afin que vous riiez, —
ce vaillant éditeur à Châlons-en-Champagne !

(p. 246)


• 68 + 1 limericks
suivi de Petite histoire du limerick français
Éditions de l’Éthernité
276 p., 2022, 20 € •
 

Un gars prénommé Rick vivait à Limerick,
Où, le jour, il limait des rimes érotiques ;
       La nuit, ôtant son pagne,
       Il limait sa compagne.
Si bien qu’on lui disait : « Toujours tu limes, Rick ! »

(p. 7)


(Dernier et premier limerick « en français »
de ce recueil qui en accueille quelques centaines.)

 

samedi 9 juillet 2022

jeudi 30 juin 2022

La liste avec sa grande aile

 

L’amour avec un grand a

L’histoire avec sa grande hache

La science avec sa grande scie

La botanique avec des grandes bottes

La folie avec sa grande faux

La criminalité avec ses grands cris

Le complotisme avec le grand con

Le négationnisme avec son faux nez

La créativité avec une grande craie

La marine avec son grand mât

La roulotte avec ses grandes roues

Le souverain avec ses gros sous

Sylvie avec ses grands cils

La pharmacie avec ses grands fards

La littérature avec son grand lit

La poésie avec sa grande peau

La culture avec son grand cul

La pornographie avec son gros porc

La loterie avec son gros lot

La morale avec ses grands mots

La révolution avec son grand rêve

L’ichtyologie avec son grand Ich

samedi 25 juin 2022

en équilibre

 « La première phrase d’un livre soutient la dernière, toujours. Et elles entretiennent un rapport étroit l’une avec l’autre, même s’il s’agit d’un rapport de fuite, de précarité ou de tangence. L’économie se tient dans la main inventée du lecteur qui cherche la main inventée de qui écrit. Ces deux mains doivent se serrer, d’une façon ou d’une autre. »

Jean-Patrice Courtois
Langage et document
Zoème, 2022 (p. 58-59)

 

 

« Dans ses lettres de jeunesse, Mallarmé saluait de sa main, qu’il offrait, donnait, envoyait. Il serrait celle de ses correspondants. Votre main, écrit-il, avant de signer. Il est cette main qu’il tend à son destinataire, il est cette main qui écrit sur la voile blanche de son embarcation. »

Sally Bonn
Écrire écrire écrire
Arléa, 2022 (p. 171)

samedi 18 juin 2022

degrés

 

On ne dit pas « je sue » mais « je transpire » ; une jeune fille bien élevée dira simplement « j’ai chaud ».

 


 


samedi 11 juin 2022

Ces lignes

 

J’ai lu Guerre* pendant les vacances.


ou


J
e n’ai guère lu pendant les vacances.

 

 •

 

* « Je la regardais moi la vie, presque en train de me torturer. Quand elle me fera l’agonie pour de bon, je lui cracherai dans la gueule comme ça. Elle est tout con à partir d’un certain moment, faut pas me bluffer, je la connais bien. Je l’ai vue. On se retrouvera. On a un compte ensemble. Je l’emmerde. »
 


samedi 4 juin 2022

librairie sélective


 


« Nous avons longtemps rêvé, Michel [Chandeigne] et moi, d’une toute petite librairie où l’on ne vendrait que les douze ou quinze titres sans lesquels, à nos yeux, le monde s’effondrerait. On y aurait trouvé aussi d’excellents single malt écossais et quelques vénérables portos. Nous imaginions une rue peu passante et des Chesterfield patinés. Total échec, donc. » 

Marcel Cohen

Libération, « Livres », jeudi 19 mars 2015

samedi 28 mai 2022

bibliothèque ambulante


 

Ce soir-là, l’homme avait raconté à son amie l’histoire d’Abdul Kassem Isma’ail, grand vizir de  Perse qui, au Xe siècle, ne pouvait se résoudre à se séparer de ses cent dix-sept mille volumes. Il les faisait transporter par une caravane de quatre cents chameaux. Les animaux étaient dressés à marcher par ordre alphabétique.


Marcel Cohen

L’homme qui avait peur des livres

jeudi 19 mai 2022

« J’ai porté des statues »

J’ai porté des statues sur le bateau.
Leur immense visage est anonyme.
J’ai porté des statues sur le bateau
afin qu’elles restent debout sur l’île.
Du lobe de l’oreille à l’aile du nez
s’ouvre un angle de quatre-vingt-dix degrés.
Sauf cela, aucun signe, rien de rien.
J’ai porté des statues sur le bateau.
C’est ainsi que j’ai sombré corps et biens.

traduit du hongrois par Isabelle Vital
adaptation de Pierre della Faille


                         •

De ces statues que j’escortais,
nul nom ne dit le haut visage.
En mon vaisseau les escortais
jusqu’à l’île en dresser l’image.
L’angle pris du tragus au nez
avait quatre-vingt-dix degrés,
hors cela rien à signaler.
Ces statues je les escortais,
et ainsi j’ai sombré.

adaptation de Guy de Bosschère

                         •

J’ai porté des statues jusque sur un bateau
leurs visages sans nom étaient démesurés
J’ai porté des statues jusque sur un bateau
Je les voulais debout fichées au cœur de l’île.
Toutes pareilles
avec la conque de l’oreille
leur nez faisait un angle droit
pas d’autre signe distinctif

J’ai porté des statues jusque sur le bateau
et voilà pourquoi j’ai sombré.

adaptation de Bernard Noël

                          •

in Ágnes Nemes Nagy
Les Chevaux et les Anges
« anthologie poétique 1931-1991 »

établie sous la direction d’Anna Tüskés
avec le concours de Guillaume Métayer

La Rumeur libre éditions, coll. « Centrale/Poésie »
2022, 288 p., 18 €
[pages 89-91]

                                                                         •

 




vendredi 13 mai 2022

« Les Cahiers critiques de Pô » (I)

 
 

Dans ce volume concis, Baguenaudes littéraires (Paris, 2022), qui représente la quintessence de l’esprit critique de Guillaume Pô, celui-ci a sélectionné drastiquement certains ouvrages indispensables qui ne quittent jamais très longtemps sa table de chevet. Pô consent à nous délivrer quelques échantillons témoignant de la variété de son immense curiosité littéraire, déploie, dis-je, pour notre édification le large spectre de ses intérêts, dénichant raretés et singularités qui avaient pu échapper à notre attention. Il applique par exemple à J’entends une fourmi, de Michel Noir (Éd. de la Différence, 1995), aux Toutes Dernières Histoires drôles, de Guy Montagné (Le Cherche-Midi éd., 1997), ou encore aux Tire-bouchons multifonctions, et sans vrille, « florilège de tire-bouchons, volume VII », de Jean-Louis Desor (Crépin-Leblond éd., 2014), la même érudition sans pédanterie et le sérieux didactique qui caractérisaient déjà ses ouvrages précédents.
 
 

 

lundi 2 mai 2022

Intitulation (II)

   Après avoir rejeté Spicilège, puis Reliquat, ainsi qu’Happylogue, cherchant un nouveau titre pour poursuivre (achever ?) sa série inaugurée par Bardadrac — « mot-chimère jadis inventé par l’une de mes amies pour désigner le fouillis de son grand sac à main » —, Gérard Genette (le constant intitulauteur de Figures, I, II, III, IV et V) écrit (Postscript, 2016, p. 12) :

   « Je perçois bien qu’après Codicille, Apostille et Épilogue, je peux sembler vouloir saturer l’ensemble d’un champ lexical voué à ce que Montaigne, on le sait déjà, appelait plus familièrement des “ allongeails ”. »

      Bardadrac
           Codicille
                Apostille
                    Épilogue
                        Postscript



mardi 26 avril 2022

Intitulation

        Le 31 décembre 1881, tandis que le volume est déjà sous presse, Joris-Karl Huysmans écrit à son éditeur belge Henry Kistemaeckers : « Zola trouve que le titre de M. Folantin est déplorable, que ça ne dit rien, que du reste, étant donnée la philosophie de la nouvelle, ce n’est pas de M. Folantin qu’il s’agit, mais bien du célibataire isolé et triste. »

       Grâce soit rendue à Émile Zola qui déconseilla à Huysmans d’intituler sa nouvelle Monsieur Folantin et qui permit sûrement d’enclencher l’une des plus belles « tresses conceptuelles intitulatoires » de toute la littérature française, soit cette très-somptueuse suite de titres pour désigner cette œuvre magistrale.

          En ménage
              À vau-l’eau
                  À rebours
                       En rade
                           Là-bas
                               En route




jeudi 21 avril 2022

de visu

 Léo-Paul Barbaut (my son, 1996)

est présent jusqu’au 30 avril à « 100 % l’expo »

Grande Halle de la Villette — Paris 19

(entrée libre)

Installation : fer à béton, céramiques (h : 3,5 m)



mercredi 13 avril 2022

1888

La première fois que Jeanne Rozerot (sa future maîtresse qui lui donnera deux enfants), lingère de la maison de Medan, aperçut le membre viril d’Émile, sensible à ses charmes au point qu’il en frétillait, l’on prétend que ce « mot » lui échappa :

— Cet oiseau-là…
… c’est toi, Zola ?
 

 


vendredi 8 avril 2022

les Douze

 rêve — nuit de jeudi à vendredi

Contraints par la loi et pour cause d’égalité absolue à passer leur dernière nuit avant l’élection ensemble dans une même chambre, les douze candidats sont allongés en pyjama sur des matelas posés côte à côte à même le sol.

Philippe Poutou, qui téléphone à sa sœur, parle haut et fort, empêchant les onze autres de dormir ; ceux-ci râlent car ils vont devoir être en forme et faire bonne figure le lendemain, le dimanche du résultat.

Poutou est hilare, il cite le professeur Choron : « Il est absurde d’offrir un whisky à une girafe sans ajouter une très longue paille dans son verre. » Je m’étonne que Flaubert fasse partie des douze. « Comment peut-on voter pour un mort ? », me demandé-je.

dimanche 3 avril 2022

God





 Qu’ont en commun GranGousier, GarGamelle, GarGantua, PantaGruel, leurs ancêtres Goliath, Gabbarra, GemmaGoG, MorGan, LonGys, Gayoffe, Galehault, MirelanGault, Galaffre, VitdeGrain, leurs gens Ulrich Gallet, Gymnaste, PanurGe, etc. ? Précisément cet élément d’identité, cette lettre axiale chargée, comme on va voir, de surprenantes vertus occultes. Ébauché dans le hiéroglyphe égyptien de la Géométrie, dérivé du ghimmel phénicien, de l’iod hébreu, du gamma grec, parfois redoublé en tau dans la symbolique, conservé intact dans l’alphabet slave, G a subi dans la graphie latine une courbure qui, par les allusions nouvelles qu’elle suscite : sortie de l’Œuf, scission de l’Un, deux hémisphères, nœud, mâchoire, gorge, en dissimule le sens fondamental.

(1970, p. 42-43)

samedi 26 mars 2022

gold




 
 
   Ce sont vraisemblablement les livres jaune d’or des éditeurs Charpentier et Fasquelle. Le cœur de ces jeunes gens bat. Le grand g de la gloire est là, au cœur d’un nom et dans leur avenir, c’est le g de sang, le g de gentilhomme et de galop. La devanture du libraire est sortie devant la porte sous des arbres. Des rayons de soleil jouent sur le livre jaune. L’or à travers les feuilles tremble sur l’or du nom. Les jeunes gens tremblent, demain sera beau, les femmes, les livres, les tilleuls, l’or de leur propre nom. Flaubert prend Du Camp par le bras, ils se penchent sur le g de Victor Hugo. C’est le g de gueule, de piège.
 
(2002, p. 31)

 

vendredi 18 mars 2022

combien de divisions

 — Bonjour, pourriez-vous nous expliquer en clair ce qui distingue les autonomistes des indépendantistes, et ceux-ci des séparatistes ?

— Écoutez, c’est assez simple, les autonomistes sont pour l’autonomie, les indépendantistes pour l’indépendance, tandis que les séparatistes sont pour la scission.

— C’est donc ce qui les sépare.

— Des sécessionnistes, lesquels sont pour la sécession.

— Et les souverainistes ?

— Je les sens assez détachés.

dimanche 13 mars 2022

Han Shan (4)

En 1978 (j’ai dix-huit ans), après une annonce, ou une critique, parue probablement dans le mensuel le Sauvage, je commande par voie postale un numéro de la revue Chaman (n° 9, 64 p., 25 F).



Mince volume — où s’insérait un papillon d’ERRATA — que je trimballai ma vie durant d’adresse en adresse, mais que je n’ouvris réellement que quarante-deux ans plus tard, au début de février 2020. 

 


samedi 5 mars 2022

le coût du lapin


Marvin E. Newman 

Chicago, 1951 

samedi 26 février 2022

Han Shan (3)

 

Cheveux en bataille et le rire aux dents, Han Shan, consultant un rouleau laissé en blanc, et son grand ami Shi-de (ou Shih-té), représenté au balai de paille, moine préposé aux cuisines d’un monastère, constituent un thème classique du bouddhisme zen et un motif traditionnel de l’iconographie nippone. 


[ Mendiant chaque jour sa nourriture selon la stricte règle monacale et pratiquant assidûment la méditation assise ou zazen, Ryōkan (1758-1831), de la période Edo, poète et calligraphe japonais, avait élu Han shan comme modèle. ]


Cette historiette qui m’enchante, tirée de sa légende, proche de l’esprit des kôan zen : suspension du sens… 


Shide balayait la cour du monastère lorsque le supérieur, qui passait par là, lui demanda brusquement :

— Quel est votre vrai nom ? Où vivez-vous ?

En réponse à cette question, Shide jeta son balai et croisa les bras sans rien dire.

Lorsque le supérieur lui posa à nouveau la question, Shide reprit son balai et recommença à balayer. 

Ayant assisté à cette scène, Han Shan se frappa la poitrine et prononça plusieurs fois : 

— Merveilleux ! Merveilleux !

Shide lui demanda : 

— Pourquoi dis-tu cela ?

Et Han Shan répondit :

— Lorsqu’un homme meurt dans la maison de l’Est, les voisins qui sont à l’Ouest montrent leur sympathie en poussant des gémissements 

Alors les deux amis éclatèrent de rire, dansèrent et crièrent *.