samedi 16 octobre 2021

passage obligé

 
« Pour Benjamin, la citation est la clé de voûte de son dispositif de lecteur. Non pas la citation comme simple exposition de la pensée de l’autre, mais la citation comme geste d’appropriation. Si le lecteur prélève des fragments du passé, c’est parce qu’il est animé par cette mission de sauvetage. C’est tout l’enjeu du Livre des passages, au point que certains lecteurs, comme Adorno, ont pu penser que Benjamin, dans la version achevée, s’abstiendrait de toute écriture propre, se contentant de manifester sa pensée par l’articulation et le montage de celle des autres, au sens cinématographique du terme. »

Bruno Tackels, « Walter Benjamin, lecteur absolu »
Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 41, « L’homme qui lit », 2012, p. 8
 

dimanche 10 octobre 2021

le Liseur

Odilon Redon
le Liseur, 1892
(lithographie)


« Je ne vis jamais vieillard plus beau : sur le visage pas une ride et un front tout pur. […] Parce que Bresdin était le plus grand liseur que j’aie connu. Un livre ouvert, il ne s’arrêtait qu’à la fin. L’aurore se lève, la chandelle s’éteint, il lit encore… »

Odilon Redon, sur Rodolphe Bresdin, lequel fut son maître, l’initiant à la gravure.

 

mardi 5 octobre 2021

8888888

  @33   Idée de la distinction

[…] Par exemple il n’y a aucun mal à concevoir le nombre 1014, indépendamment de la difficulté à compter effectivement depuis le nombre 1. On « voit » bien, par la pensée, où il se trouve dans la séquence, et on peut l’écrire sans mal dans la notation de position, qui indique les pas à faire pour l’atteindre : 1, suivi de 14 zéros. Mais le nombre 915, celui qui est 9 multiplié par lui-même 15 fois ? Quel est son visage génétique, le seul qu’on est en droit de lui accorder réel, dans cette conception du nombre ? 
Les ordinateurs, peut-être, nous le diront ; certes ; mais ils ne nous diront pas quel est le nombre génétique représenté comme le résultat de la somme 1753 + 5317. De ce point de vue, les très grands nombres sont frappés de gêne, sinon d’impuissance arithmétique.

@34   Recompter

Ce n’est pas tout. Supposons que vous me disiez : « Voilà le nombre 8888888, je l’ai compté ; le voilà. » Je vous dis : « Vraiment ? Voyons un peu cela. Pourriez-vous recompter, s’il vous plaît ? »

Jacques Roubaud, « Le Nombre d’Opalka »
in Roman Opalka, Christine Savinel, Jacques Roubaud, Bernard Noël, éditions Dis Voir, 1996, p. 38-39


 

samedi 2 octobre 2021

grand nombre : pour suivre...


« Il y a quelques années, Morellet a essayé de le décourager en lui apprenant que le nombre qui s’écrit [99]9, c’est-à-dire neuf puissance neuf à la puissance neuf, qui est le plus grand nombre que l’on puisse écrire en se servant uniquement de trois chiffres, aurait, si on l’écrivait en entier, trois cent soixante-neuf millions de chiffres, qu’à raison d’un chiffre par seconde, on en aurait pour onze ans à l’écrire, et qu’en comptant deux chiffres par centimètre, le nombre aurait mille huit cent quarante-cinq kilomètres de long ! »

Georges Perec

La Vie mode d’emploi

chap. XV, « Smautf (chambres de bonne, 5) »

(P.O.L, 1978, p. 86) 


lundi 27 septembre 2021

100 000 000 000 000 000 000 000 000 000

 

Il me réveilla dans la nuit. Combien d’étoiles tu as dit qu’il y avait ?

Impossible de me fâcher. Même arraché au sommeil, j’étais ravi qu’il poursuive sa contemplation.

« Multiplie tous les grains de sable de la Terre par le nombre d’arbres. Cent mille quatrillions. » 

Je l’obligeai à réciter vingt-neuf zéros. Au bout de quinze, son rire dégénéra en grognements.

« Si tu étais un astronome de l’Antiquité et que tu  comptais en chiffres romains, tu n’aurais jamais réussi à écrire ce nombre. Toute ta vie n’aurait pas suffi. » 

Et combien ont des planètes ?

Ce nombre-là ne cessait de changer.


Sidérations, Richard Powers

(traduit de l’anglais [É.-U.] par Serge Chauvin)

Actes Sud, 2021, p. 19




jeudi 23 septembre 2021

Au Cabaret du Néant

 


Sur un point cependant ceux que j’ai conviés au Cimetière de la morale s’accordent : leur refus de l’existence, dont jamais ils ne perdent de vue l’horreur. Ils considèrent pour la plupart la procréation comme un crime, la création comme une faute de goût, la société comme une association de malfaiteurs et le suicide comme leur honneur, quand ce n’est pas leur devoir. Ils sont de la famille de Schopenhauer, et c’est pourquoi nous avons été lui rendre visite à l’Hôtel d’Angleterre. Tous, un jour ou l’autre, l’ont écouté comme nous l’avons fait nous-même, et ce qu’ils ont entendu les a confortés dans leur mépris de l’humanité, leur défiance de l’amour, leur nihilisme invétéré.


Roland Jaccard, le Cimetière de la morale, Puf, « Perspectives critiques », 1995, p. 7.


mardi 21 septembre 2021

mimologisme

 

« Il serait tout aussi absurde d’imprimer en rouge le mot “ rouge ” que d’imprégner de parfum la page où se lit le nom d’une fleur : absurde en science comme en littérature. »



Michel Vachey, « Ramages dans une allée », Revue des sciences humaines, n° 175, « Honoré de Balzac » (Université de Lille-III, 1979, p. 138), cité par L. L. de Mars — section « Caviard », p. 161 — de Archipel plusieurs (1967-1987), Flammarion, « Poésie », 2021 (464 p., 30 €).





vendredi 17 septembre 2021

et manque

 


sauf Cabanis

mardi 24 août 2021

samedi 14 août 2021

phrère simpliste

 

Ces temps, que se passe-t-il avec Daumal, René ?


longtemps, j’ai écrit « frère sympliste »




mercredi 11 août 2021

la vache qui rit

 

 
Magritte, le Contenu pictural, 1947 
 
« On veut pas vous faire du mal, notez, vous dépayser, vous effrayer, c’est pour ça qu’on vous cause nègre américain comme vous êtes habitués. On veut bien vous dire merde poliment, dans votre faux langage. Parce que nous, les péquenots, les mangebouses, on n’en est pas à une façon près, tu te rends compte. On veut même être assez gentils pour vous parler comme vos derniers nés gawasse pirtée coxigés vobée rimmpliplîre et picoultire x y z cou li bi la ba ba x x x Zim boum tra la la la peût peût barbapoux Célina tichien madame tichat Monsieur a c e g ik kss kss 1 m no p qu qu qu qu qu qu jusqu’à demain pouf pouf !
« Alors ça va ? On reste en pays de connaissance ? N’allez pas imaginer qu’on soit des dadas, hein, nous on monte sur les dadas, on est des écuyers. »

Louis Scutenaire, « Les pieds dans le plat », préface au catalogue de la première exposition personnelle de René Magritte à Paris, « Peintures et gouaches », Galerie du Faubourg (11 mai-5 juin 1948), que l’on a retenue sous l’appellation « période vache », une peinture nouvelle, jetée et agressive, soit quelques semaines, une quarantaine de tableaux et de gouaches aux sujets vulgaires et aux couleurs criardes — le contrepied exact de sa manière habituelle —, destinés à choquer les marchands parisiens et à outrager le bon goût français.

Côté critique, les résultats furent divertissants. Sans parler ni des Français ni des Belges qui ne faillirent pas à leur réputation, de doctes zoïles valaisans, des descendants éclairés des convicts de la Nouvelle-Hollande traînèrent sur la claie l’artiste et son préfacier. Ce qu’ils regrettaient le René Magritte « d’antan » ! Quant au Livre d’or de la Galerie du Faubourg, ce fut plutôt un livre d’ordures si on le juge sur la vulgarité, la malveillance des jugements qu’y tracèrent les visiteurs. Il n’aurait pas été conservé, dommage… Il y avait, dans cette nuit, une seule étoile : « Rira bien qui rira le dernier », signé Éluard.
Personne n’acheta.


in Avec Magritte, Louis Scutenaire
L’Atelier contemporain, coll. « Studiolo »
(p. 137 et 142) 224 p. – 8,50 € 
 

 


jeudi 5 août 2021

crever l’écran

 

 
À 10:24, lorsque l’exceptionnelle Machiko Kyō (qui joue Mickey) entre au « Rêve » 
 

elle fait exploser par son charisme
 

la Rue de la honte (1956), le chef-d’œuvre
 

de Kenji Mizoguchi (1898-1956),
 
 
réalisateur de 94 films (dont 63 sont perdus).
 
 
Film disponible en accès libre sur Arte Cinéma jusqu’en janvier 2022,
avec sept autres de Mizoguchi,
dont les Contes de la lune vague après la pluie (1953), avec Machiko Kyō 
et les Amants crucifiés (1954).
 
 

lundi 26 juillet 2021

les cas Verne(s)

 

 
Jules
et ses 62 « Voyages extraordinaires »

ou

les 230 « Bob Morane »
d’Henri 
 
 
(Henri V. s’est éteint ce dimanche 25 juillet à l'âge de 102 ans.)
 


vendredi 16 juillet 2021

Cinglan !

 



— Qu’ils apprennent d’abord à le prononcer !


samedi 10 juillet 2021

mercredi 7 juillet 2021

quelque trente minutes d'avance

 


 « Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis Revaz sortit de chez lui. »

Difficile de penser que Charles Ferdinand Ramuz, en écrivant, puis publiant (1937, Mermod, Lausanne) la première phrase — ou incipit — de son roman Si le soleil ne revenait pas (Ramuz / Revaz / Marquiz) n’ait pas pensé à faire une allusion, adresser une pique à André Breton et à son Manifeste du surréalisme, 1924, je le cite :

« Par besoin d’épuration, M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : La marquise sortit à cinq heures. Mais a-t-il tenu parole ? »

samedi 3 juillet 2021

à mon avis

 

« Ce que ce doit être de passer son temps à pointer du doigt les erreurs des autres, de vivre quotidiennement avec la pression de trouver un autre superlatif, un nouveau terme péjoratif, tout en veillant a conserver sa crédibilité. Et je sais, pour l’avoir traversé, quel enfer c’est d’être continuellement invité à donner son opinion — son jugement, son point de vue, son “avis”, au sens le plus trivial du terme — sur tout et sur n’importe quoi. »


Michael Herr, cité par Philippe Lançon, article « Putain de Kubrick ! », p. 37-39, Libération, n° 12455, sam. 3-dim. 4 juillet 2021, au sujet de C’était Kubrick (Séguier)

mercredi 30 juin 2021

de saison

 



La mentale denrée, comme une autre, indispensable, garde son cours et je rentre d’une matinée, au dehors, de printemps, charmé ainsi que tout citadin par le peu d’ivresse de la rue ; n’ayant, en le trajet, éprouvé, que devant les modernes épiceries ou les cordonneries du livre, un souci mais aigu et que proclame l’architecture demandée, par ces bazars, à la construction de piles ou de colonnades avec leur marchandise. 



Le lançage ou la diffusion annuels de la lecture, jadis l’hiver, avance maintenant jusqu’au seuil d’été : comme la vitre qui mettait, sur l’acquisition, un froid, a cessé ; et l’édition en plein air crève ses ballots vers la main pour le lointain gantée, de l’acheteuse prompte à choisir une brochure, afin de la placer entre ses yeux et la mer. 



Interception, notez — 


Stéphane Mallarmé, Divagations

QUANT AU LIVRE, « Étalages »


dimanche 20 juin 2021

My creative method


Carlos Freire (1977)

Bacon avait un jour expliqué à Daniel Farson qu’il n’avait jamais nettoyé son atelier de Reece Mews, à South Kensington, parce que cela lui permettait de prendre de la poussière par terre et de l’appliquer sur la toile pour peindre ses dunes de sable. Il lui arrivait aussi de passer ses doigts dans la poussière, puis sur la peinture encore humide.


Jean-Luc Hennig, Éloge de la poussière (Fayard, 2001)




 

lundi 14 juin 2021

« La Belle Dame sans merci » (titre abandonné)

(É.O., Éditions Scribner, New York, 1922)
(traduit par Louise Servicen, 1964)
(traduit par Marie-Claire Pasquier, 2012)

À deux heures, la voiture de Richard Caramel se gara devant leur porte et, quand il sonna à l’interphone, Anthony emmena Gloria dans l’ascenseur et l’accompagna jusqu’au bord du trottoir.
Elle dit à son cousin qu’il était un amour de lui faire faire une balade en voiture. « Ne sois pas idiote, répondit Dick d’un air détaché, ce n’est rien. »
Mais il ne le pensait pas, ce qui était bizarre. Richard Caramel avait pardonné de nombreuses offenses à de nombreuses personnes. Mais il n’avait jamais pardonné à sa cousine, Gloria Gilbert, une phrase qu’elle avait prononcée juste avant de se marier, sept ans plus tôt. Elle avait dit qu’elle n’avait pas l’intention de lire son roman.
Richard Caramel s’en souvenait — il s’en souvenait fort bien depuis sept ans.

(P.O.L, 2021, 624 p. — p. 604)

samedi 5 juin 2021

dimanche 30 mai 2021

cadeau

 



Man Ray, The Gift

vendredi 28 mai 2021

esseffe

 

« Je ne suis jamais parti du principe qu’un jour un gigantesque monstre métallique descendrait la Cinquième Avenue dans un grand bruit de ferrailles, avec l’intention de dévorer tout New York ; en revanche, j’ai toujours redouté que mon téléviseur, mon fer à repasser, mon grille-pain ne m’annoncent, dans le secret de mon logis, sans personne pour me tirer de là, qu’ils prenaient le pouvoir et tenaient à ma disposition le règlement auquel j’allais dorénavant devoir me conformer. »

Philip K. Dick

cité (p. 99) in



(2021, 160 p., 16 €)


vendredi 21 mai 2021

C(h)ATS

 


Tout prouve que les chats ont d’abord été apprivoisés en Égypte. Les Égyptiens entreposaient le grain, ce qui attirait les rongeurs, qui attiraient à leur tour les chats. (Il n’y a aucune preuve qu’une telle chose arriva chez les Mayas, bien qu’un certain nombre de chats sauvages soient originaires de leur région.) Je ne pense pas que ce soit exact. Ce n’est certainement pas l’histoire dans son entier. Les chats ne commencent pas comme chasseurs de souris. Belettes, serpents et chiens sont plus efficaces comme agents de contrôle des rongeurs. J’avance l’hypothèse que les chats commencèrent comme compagnons psychiques, comme Familiers, et n’ont jamais dérogé à leur fonction.
[…]
Le chat n’offre pas de services. Le chat s’offre lui-même. Bien sûr, il veut de l’attention et un abri. On n’achète pas de l’amour pour rien.


William S. Burroughs
Entre chats (The Cat Inside)
trad. Gérard-Georges Lemaire
Christian Bourgois Éd., coll. « Titres »
(p. 41 et 43)


 

lundi 17 mai 2021

inclusion

 


fourmi légionnaire fourmi termite fourmi aztèque chacune dans l’ambre mexicain jaune miel + les millions d’années (deux luttent une cohabite compétition coopération (la pierre fixe les chose en sa nature d’oléorésine transformée (avec du vivant d’abord devenu pierre en écran jaune non évolutif petite plaque qui peut flotter (la fourmi imprimée dans la vie d’avant fossile par paléo-protection bénéficie de la longue durée (la matière d'avant l’homme montre l'image non l'image montre la matière

Jean-Patrice Courtois
Descriptions
Nous, 2021
160 p., 18 €
(p. 26) 


samedi 15 mai 2021

Maquereaux et Oreiller

 


Mackerel & Pillow (1979)
Michiko Kon

vendredi 7 mai 2021

 


les éléphantasmatiques

 

Rien qu’avec le mot éléphant et la façon dont les hommes en usent, il arrive aux éléphants des choses, favorables ou défavorables, fastes ou néfastes — de toute façon, catastrophiques — avant même qu’on ait commencé à lever vers eux un arc ou un fusil.

D’ailleurs, c’est clair, il suffit que j’en parle, il n’y a pas besoin qu’ils soient là, pour qu’ils soient bien là, grâce au mot éléphant, et plus réels que les individus-éléphants contingents.

p. 201


L’important est que ce petit animal humain [l’enfant] soit capable de se servir de la fonction symbolique grâce à laquelle, comme je vous l’ai expliqué, nous pouvons ici faire entrer les éléphants quelle que soit l’étroitesse de la porte.

p. 243-244


Penser, c’est substituer aux éléphants le mot éléphant, et au soleil un rond.

p. 250


Certes, le concept n’est pas la chose en ce qu’elle est, pour la simple raison que le concept est toujours là où la chose n’est pas, il arrive pour remplacer la chose, comme l’éléphant que j’ai fait entrer l’autre jour dans la salle par l’intermédiaire du mot éléphant. Si ça a tellement frappé certains d’entre vous, c’est qu’il était évident que l’éléphant était bien là dès lors que nous le nommions.

p. 267


7 JUILLET 1954.


Lacan fait distribuer des figurines représentant des éléphants.

p. 316 [excipit]


Jacques Lacan

Le Séminaire, livre I

« Les écrits techniques de Freud », Seuil, 1975

mardi 4 mai 2021

les éléphantastiques

— Pourquoi l’éléphant est-il grand, gris et ridé ?
— Parce que s’il était petit, blanc et lisse, ce serait un cachet d’aspirine.

— Comment fait un éléphant pour se cacher dans un champ de fraises ?
— Il se peint les ongles en rouge.

— Combien peut-on faire entrer d’éléphants dans une Mini ?
— Cinq : deux à l’avant, deux à l’arrière, et un dans la boîte à gant.

— Combien peut-on faire entrer de girafes dans une Mini ?
— Aucune. Elle est déjà remplie d’éléphants.

— Comment sait-on qu’un éléphant est entré dans son frigo ?
— Il a laissé des traces de pas dans le beurre.

— Comment sait-on qu’il y a deux éléphants dans son frigo ?
— Vous pouvez entendre des rires lorsque vous fermez la porte.

— Comment sait-on qu’il y a trois éléphants dans un frigo ?
— Vous ne pouvez pas fermer la porte.

— Comment sait-on qu’il y a cinq éléphants dans son frigo ?
— Il y a une Mini vide garée à l’extérieur.



sources
• Thangam Ravindranathan, « L’absent de tous troupeaux », in Critique, n° 855-856, août-sept. 2018, « Éric Chevillard. Angles d’attaque »
• article « Elephant joke », Wikipédia

vendredi 30 avril 2021

Amer # 9

 C’est un grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (baignades et noyades), textes, nouvelles (crues), cours de natation (l’Art de nager appris seul en moins d’une heure), entretiens (Sarah Haidar) plus ou moins fleuves (cent deux questions posées), articles critiques (« Faire la planche, posture fin-de-siècle »), rivières de diamants, vague à l’âme, lacs ou méandres, courants et marées, tempêtes et pot-au-noir, dessins, images, photographies, portfolios (Pole Ka), chroniques attendues (« De bruit et de fureur », « La revue des revues »), couverture de Jean-Luc Navette, poster (wOOlf) en prime, dont la quatrième — Rachilde, La Tour d’amour — écrit :

Quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, des vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri.

 

 

Les Âmes d’Atala

 


samedi 24 avril 2021

Pour PLP

Extrait du court texte (deux phrases) de la quatrième de couverture de Ça et pas ça, de Pierre Le Pillouër (Le Bleu du ciel, 2015) :

«  Ce livre est le recueil des visions et des auditions issues de l’état de semi-conscience qui se dissipe vite dans le sommeil ou dans le retour à la norme. [...] nulle épreuve sinon celle de la lutte contre les processus et les tentations de l’effacement. »

Petit garçon bronzé brun vêtu de rouge debout sur un lit complètement protégé par une moustiquaire


LA VOIX DIT

Il faut enlever le mot « poésie »


Rebord en or (proche d’une grande capsule retournée)

d’un tambour très plat

ET LA VOIX DIT

... me rendrait service aussi...


Gros corps de baigneur sans tête (humain ou non ?)

éclairé de l’intérieur par des flammes de bougie


Petites jambes de femme en verre soufflé rouge

ET LA VOIX DIT

Livre de vie et de détenu


(p. 83)

* * * * * * * * * *

> Pour relayer et poursuivre l’initiative de Patrick Beurard-Valdoye et de Florence Trocmé :

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/04/pour-soutenir-pierre-le-pillou%C3%ABr.html



lundi 19 avril 2021

R. R. [x 2]

 


• Europe, n° 714, octobre 1988, 224 p. [75 F]


La liste des médications, tenue à jour par Charlotte Dufrène (« mon amie » comme dit le dernier manifeste), est, des œuvres de Roussel, une des mieux abouties : Phanodorme, Hypalène, Vériane, Rutonal, Sonéryl, Somnothyril, Neurinase, Acetile Veronidin.

Elle suit encore, après abandon de l’écriture visible, le cours de la « création imprévue due à des combinaisons phoniques ». Les commentaires aussi laissent croire à l’efficace du nom et de la chose : sommeil euphorie extra, euphorie très grande euphorie euphorie toute la journée sommeil bon sommeil formidable euphorie euphorie désordonnée.


On commence mal une biographie par sa fin, sauf dans le cas, prédicable ici, où l’on ne sait rien… sinon ce qu’implique ce rapport du docteur Pierre Janet : « Sa vie était construite comme ses livres. »


« Raymond Roussel, presque »

Philippe G. Kerbellec

[p. 138]


• Europe, n° 1104, avril 2021, 370 p. [20 €]


Une félicité qui est peut-être un autre nom de la gloire : de fait, dans l’imaginaire rousselien, la gloire apparaît moins comme un effet de la réussite de l’œuvre que comme une substance, lumière ou fluide émanant d’un sujet sans failles, dont ce rayonnement atteste la plénitude. C’est pourquoi l’expérience, cruelle, de son irréalité sociale a son lieu dans le corps même de l’auteur : lorsque, à l’été de 1897, personne ne soulève son chapeau pour saluer le jeune auteur de la Doublure et de « Mon âme ». […] 


Quand la Doublure parut, le 10 juin 1897, son insuccès me causa un choc d’un violence terrible. J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire. La secousse alla jusqu’à provoquer chez moi une sorte de maladie de peau qui se traduisit par une rougeur de tout le corps, et ma mère me fit examiner par notre médecin, croyant que j’avais la rougeole.


« Le style substantif de Raymond Roussel »

Christelle Reggiani

[p. 32]



mardi 13 avril 2021

Noël

 


Peut-être écrit-on pour s’entraîner à la disparition — tant pis si le rapport paraît choquant —, s'entraîner : lutter contre. Puisque nous n'avons plus rien à dire, plus rien à décrire depuis que le réalisme fuit par tous les bouts, que nous reste-t-il à part le rien ? La situation n'est pas désespérée : on peut faire tant de choses à partir de rien — le rien interdit seulement qu'on les prenne pour le tout. Ainsi, la place est nette, et elle le demeure. Pas question de s’exprimer — exprimer quoi ? Mais l’on peut créer, c’est-à-dire jouer. Il faut d'abord se souvenir un peu pour nourrir le mouvement des mots et rencontrer l'histoire, puis l’on devient guignol ou l’autre ou soi-même, et tout cela sous son nom, à condition de prendre ce SOUS très littéralement.


« L’outrage aux mots »

13/20 février 1975

Jean-Jacques Pauvert, 192 p., 1975

[p. 183-184]


vendredi 9 avril 2021

[ ]

 

Tous dans le salon, tous en manteau, dont trois qui, en plus, ont enfilé des gants et quatre qui donnent l’impression d’écouter Martin, le seul à être debout et qui parle avec de grands gestes.

Cette façon dont le temps semble avoir fait un bond en avant. S’est-il passé, à minuit, quelque chose qui amplifie le dérèglement ? Et cette façon qu’a la voix de Martin de se modifier peu à peu.

Les armes biologiques et les pays qui les possèdent.

Il débite une longue liste qu’interrompt une quinte de toux. Les autres détournent les yeux. Lui s’essuie la bouche du revers de la main, inspecte la main en question et revient à son discours.

Certains pays. Jadis partisans forcenés de l’arme nucléaire, qui utilisent désormais le langage de l’armement vivant.

Microbes, gènes, spores, poudres.

[p. 75]



Le Silence, Don DeLillo

roman traduit de l’américain par Sabrina Duncan

Actes Sud, 112 p., 2021


« Et qu’est-ce qui se passe ensuite ? dit Tessa. C’était dans les marges de notre perception depuis toujours. Panne d’électricité, technologie qui dérape, une chose puis une autre. On en a été témoins à plusieurs reprises, chez nous comme ailleurs, tempêtes, feux de forêts, évacuations, typhons, tornades, sécheresse, brouillard épais, air pestilentiel. Glissements de terrain, tsunamis, rivières qui disparaissent, maisons qui s’effondrent, bâtiments entiers qui s’écroulent, ciels saturés de pollution. Excusez-moi, je vais essayer de me taire. Tous ces souvenirs encore frais dans les mémoires, virus, épidémie, cette ribambelle de gens dans les terminaux des aéroports, les masques sur le visage, ces rues désertes dans les villes. » 

Tessa remarque le silence qui accompagne ses moments de pause.

« De l’unique écran noir de cet appartement à la situation qui nous environne. Qu’est-ce qui se passe ? Qui nous inflige ça ? Est-ce qu’on a remastérisé nos cerveaux en numérique ? Est-ce qu’on est une expérience en train de tourner court, un programme mis en œuvre par des forces qui transcendent notre entendement ? Ce n’est pas la première fois que ces questions sont posées. Des savants ont dit et écrit des choses à ce propos, des physiciens, des philosophes. »

[p. 81]