Dans la matinée du jour J, à Reggane, j’eus la chance d’assister, auditivement, à travers la cloison qui nous séparait du bureau de notre chef, à une scène mémorable. Moins d’une heure après l’éclair dévastateur qui avait annoncé au monde l’existence d’une bombe atomique bien « française », un capitaine des paras, qui avait échoué je ne sais comment sur la base, prit une jeep et se dirigea sans hésiter vers le lieu de l’explosion. Intercepté au moment de pénétrer dans le périmètre interdit par une patrouille de surveillance, il fut ramené sans cérémonie en dépit de ses protestations virulentes et invité à s’expliquer sur le sens de cet acte incompréhensible au commun des mortels. Les voix étaient parfaitement audibles dans la pièce à côté. […] Mais celui-ci ne se démonta pas. Il ne comprenait pas ce qu’on pouvait lui reprocher. Il apparut alors qu’il se représentait les particules radioactives comme des projectiles hostiles d’un calibre un peu plus petit que celui des armes ordinaires. Il était parti planter le drapeau tricolore au point zéro.
Jacques Roubaud, Mathématique : (récit)
chap. 4 : « Point zéro », dernier paragraphe de la dernière page du 105e et dernier segment, « Outre les calculs plutôt rudimentaires qui servaient à notre tâche de prévision des retombées », p. 252
(Seuil, « Fiction & Cie », 1997)
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